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Lost River, qui signe le passage de l’acteur Ryan Gosling à la mise en scène, est un film peuplé de monstres et de fantômes, hanté par les souvenirs cinématographiques de son auteur. À l’instar de toute création (Gosling en est aussi le scénariste), elle lève une partie du voile sur le monde intérieur de son créateur. Comme toute première réalisation, celle-ci est parcourue de maladresses, de scories et d’une certaine dose de prétention – Gosling n’échappe pas au geste poseur, notamment du fait que ses références filmiques ne semblent pas avoir été toutes digérées. Mais le résultat est éclatant : crypté, chaotique et abstrait, Lost River est un concentré de beautés visuelles, sublimées par la sidérante photographie de Benoît Debie, de musique pop façon Winding Refn (ici dans le rôle du mentor, tant le film de son poulain se rapproche parfois du très radical Only God Forgives) et d’images iconiques traversées par David Lynch, William Faulkner et la crise économique américaine. Le fait de situer son action à Détroit, vidée de ses occupants à coups d’expulsions et de fermetures d’usines, l’une des villes les plus propices à la représentation de la décadence humaine (la violence dans RoboCop, la lassitude des immortels dans Only Lovers Left Alive), appose déjà au film un présupposé social non déterminant, qui influence notre vision de l’inertie de ses protagonistes – s’ils restent vivre dans leur quartier déserté et pourri, c’est avant tout par manque de moyens – pour mieux la détourner par la suite.

Car Lost River est un film touffu à entrées multiples : à l’image d’un dictionnaire, il s’agit de bien choisir sa page. Le récit nous plonge dans le quotidien d’une famille de Lost River, une bourgade qui se vide progressivement de ses âmes comme de son intérêt. Billy (Christina Hendricks) travaille la nuit, tandis que l’aîné de ses deux fils, Bones (Iain De Caestecker), s’occupe de la garde de son petit frère. Bones gagne un peu de fric en rapinant des matériaux précieux dans les immeubles abandonnés, dans l’idée de faire réparer la voiture pour quitter enfin ce trou ; le trésor cuivré est jalousement surveillé par le maître des taudis, Bully (Matt Smith), un type effrayant aux yeux malades qui se balade assis dans un grand fauteuil installé à l’arrière d’une caisse surannée, et dont la torture favorite consiste à couper aux ciseaux les lèvres de ses victimes. En face de chez Billy et Bones vit Rat (Saoirse Ronan) avec sa grand-mère amorphe, insensible à tout ce qui se passe autour d’elle, et son rat de compagnie. Selon Rat, la ville serait sous l’effet d’une malédiction depuis que l’ancienne cité a été engloutie par un lac artificiel, malédiction qui expliquerait la désertion inexorable et la transformation des lieux en territoire post-apocalyptique. Sorte d’Enfer sur terre, Lost River devient l’incarnation de toutes les pulsions négatives qui bouillonnent en l’humain : Billy est ainsi poussée par son conseiller bancaire à travailler dans un cabaret singulier, géré par Cat (Eva Mendes) où les numéros consistent en des reproductions de crimes atroces, arrosant le public d’hectolitres de sang artificiel cathartique. Dans la tradition chrétienne, Lost River aurait porté un autre nom : Sodome, Gomorrhe, ou peut-être Babylone.

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Ryan Gosling a édifié au moins deux villes, ou deux aspects de la même ville. La première, en surface, partage son territoire entre espaces réels (les maisons de Billy, Bones et Rat, la station service), espaces fantasmatiques (la zone farouchement gardée par Bully, les routes indistinctes et trempées traversées par les taxis comme autant de passerelles vers d’autres mondes) et espaces infernaux (le cabaret à la porte surmontée d’une tête monstrueuse, qui n’est pas sans rappeler les façades des bâtiments dans le cinéma de Dario Argento, de Suspiria à Inferno). La seconde a été gommée de la surface et repose sous l’eau du lac artificiel, signalée uniquement par les sommets des lampadaires surgissant hors des flots comme des têtes de diplodocus figées dans l’éternité. L’une des clés permettant d’ouvrir la compréhension de ces deux villes sœurs réside dans la personnalité étrange du petit frère de Bones, bout d’chou blondinet dont les seuls mots prononcés dans le film, à l’exception notable d’une phrase finale inédite, ne font que répéter les propos des autres. Il ne s’exprime, en somme, qu’en se faisant l’écho des termes échangés autour de lui. À partir de ce petit garçon, c’est tout le film qui fonctionne sur le principe de l’écho, du reflet ou de la résonance : les échos nombreux des mêmes plans et leitmotiv musicaux (la maison en flammes, Bully et sa litanie égocentrique lancée à tue-tête), la ville du dessus comme reflet de la ville du dessous, Bully comme miroir du monstre que craint toujours de rencontrer le petit garçon dans sa maison (et qui quittera effectivement son territoire consacré pour corrompre l’espace réel), les numéros du cabaret comme échos aux pulsions morbides du public, etc. Mais un écho est aussi un phénomène d’affaiblissement progressif, il n’a pas d’existence en soi. De la même manière, la réalité des habitants de Lost River s’atténue doucement, promise à une dispersion inéluctable entre les parois de ce vaste canyon labyrinthique, et dénué de sortie, qu’est la ville-monde.

Lui-même condamné au reflet d’une existence normale, Bones exprime le désir de fuir vers une vie meilleure, mais sans y croire réellement – les réparations futures de la voiture deviennent un horizon irréalisable, métaphore de son inaptitude à prendre en main son destin. C’est sa voisine Cat qui le pousse à briser la malédiction pesant sur Lost River, et c’est chez Cat que vit ce personnage de grand-mère apathique et muette, drapée dans son habit de deuil, recluse dans une pièce remplie de meubles disposés en tous sens, passant tout son temps à revoir une vidéo de son défunt mari. Équivalent, mais en noir, de la Miss Havisham du roman de Dickens De grandes espérances (voir la scène de l’arrivée de Pip chez Havisham dans le film de David Lean de 1946 : la concordance est étonnante), la grand-mère incarne à la fois les espoirs déchus d’un monde disparu, et les espoirs à venir de la jeunesse hors de Lost River. Elle renvoie Bones à ses vaines espérances et lui fait prendre conscience que son désir de fuite est lié plus encore au temps qu’à l’espace – car l’on est plus prisonnier du premier que du second. Le fait qu’elle soit jouée par Barbara Steele, chantre du cinéma d’horreur des années soixante (Le Masque du démon de Mario Bava) renforce encore cette impression d’inertie temporelle et la nécessité de s’en extraire à tout prix. La Lost River du titre est aussi une rivière de temps qui s’écoule imparablement vers l’avenir, vers le destin, et dans laquelle, en écho à Héraclite, l’on ne se baigne jamais deux fois au même endroit.

Eric Nuevo

 

Lost River

USA

Réalisation et scénario : Ryan Gosling

Photo : Benoît Debie

Musique : Johnny Jewel

Interprétation : Christina Hendricks, Iain De Caestecker, Saoirse Ronan, Matt Smith, Barbara Steele…

Distribution : The Jokers / Le Pacte

1h45

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