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On avait vu Élève libre de Joachim Lafosse et on savait avant de voir son nouveau film qu’on aurait des émotions fortes et que la perversion ainsi que la violence psychique seraient sans doute au rendez-vous. Le jeune réalisateur belge s’intéresse, dans À perdre la raison, présenté à Cannes dans la sélection Un certain regard, au thème brûlant de l’infanticide. Le récit ancestral de Médée, la femme qui tue ses enfants, a inspiré un film de Pasolini. On y découvrait pas à pas l’impasse qui conduit une femme, qui a renoncé à une part de son identité et de son pouvoir par amour, à tuer ses enfants lorsque tenir sa place ne lui est plus possible. C’est cet engrenage tragique qu’a mis en scène le réalisateur belge, dans un univers contemporain en résonance avec les problématiques mondiales qui traversent le quotidien aujourd’hui.

Métaphore des liens incestueux entre le Nord et le Sud
Elle est jolie, jeune, pleine d’amour et d’énergie, Émilie Dequenne, lorsqu’elle rencontre le charmant Tahar Rahim et décide de l’épouser. Il vit avec son père adoptif, Nils Arestrup, toujours aussi excellent comédien. Un homme bon, généreux, qui fait tout pour les aider. Alors, pourquoi pas laisser s’instaurer un ménage à trois… Il est médecin : quand les grossesses apparaissent, il est secourable, utile. Plus présent – même – que son fils, qui travaille et s’absente. Comme le dit Joachim Lafosse dans une interview pour Le Monde : « Il y a des générosités nocives ». Et peu à peu, le couple étouffe, la présence de ce beau-père devient toxique. Malheureusement, son fils est dans le déni et laisse l’héroïne se dépêtrer seule avec cette intrusion.
Le drame se corse lorsque la séparation s’avère impensable pour le père et pour le fils : la jeune mariée est coincée. Joachim Lafosse explique que le film montre « une supériorité de l’européen riche qui essaie de soutenir un jeune Marocain en difficulté et ne supporte pas la solitude qui va se présenter à lui. » Ainsi, l’attitude généreuse, dominatrice « soft » de ce père dont on ne peut se débarrasser fait métaphore – si l’on veut – de la relation entre Nord et Sud. Un père médecin (du monde ?) qui a adopté enfant un jeune Marocain qui maintenant peine à s’émanciper de cette bienveillante tutelle. Tahar Rahim est parfait en jeune loup, prisonnier sans le reconnaître, volontiers dominateur et colérique envers sa femme et ses enfants mais incapable d’affronter un père qui en réalité œuvre à sa castration… et est en train de lui prendre sa femme. On est dans le registre de l’abus, comme lorsque, dans Élève libre, le jeune homme acceptait de se faire sodomiser par son cher professeur. Où est la frontière, où l’amour devient-il agression, comment s’en protéger, où fuir l’inceste ? Ce sont là encore des questions qui harcèlent l’héroïne, qui endosse l’impossible séparation de son mari avec son père au cœur de sa propre chair de femme.

Incestuel post-colonial
Par amour, et jusqu’à en perdre la raison, Émilie Dequenne renonce à ses prérogatives. Elle pond des enfants comme pour se conforter à un modèle familial venu du Maghreb. Elle se replie à la maison, où elle s’efforce d’exceller aux tâches ménagères. Encaisse les colères et les sautes d’humeur de son mari.
Subtilement, le film raconte deux histoires. Celle d’une relation père-fils mortifère, qui se reporte sur cette épouse bouc-émissaire. Comme le dit Joachim Lafosse, « aimer n’est pas suffisant. Les limites, la loi, sont aussi importants. Une intimité qui disparaît mène à la folie. » Mais de quoi cette femme souffre-t-elle le plus et qu’est-ce qui la conduit, comme Médée, à tuer ses propres enfants ? Est-ce cet incestuel post-colonial dans lequel elle est venu se lover et perdre son latin ? Ou bien, est-ce, ce qui serait plus banal, la perte d’identité inhérente au « mariage mixte », à l’imposition de valeurs musulmanes à une femme qui n’y est pas préparée et qui finit par passer toutes ses journées à la maison en djellabah. Joachim Lafosse a-t-il voulu dénoncer cette complexité, avec le contenu politiquement incorrect qui accompagne un tel récit ? On pourrait accuser le réalisateur d’intolérance ou de parti-pris racistes. Le fait divers dont il dit s’être inspiré va plutôt dans ce sens. Ou alors, Joachim Lafosse a-t-il choisi un sujet parfaitement pervers, autour de la relation père-fils qui l’intéresse (Folie privée, son premier film, était l’histoire d’un père qui tue son fils), en la traitant par le prisme de l’épouse, victime expiatoire de ce meurtre non commis du père ? Quoi qu’il en soit et même si le drame n’est pas aussi pur que l’aurait été une tragédie de Racine, on plonge avec vertige dans la descente aux enfers que vit progressivement l’héroïne, à travers le jeu habité et puissant d’Émilie Dequenne, tout simplement extraordinaire.

Hors-champ et jeu des comédiens
Le traitement de l’infanticide n’est pas l’objet du film. Il n’en est que l’aboutissement, c’est pourquoi la scène attendue et crainte ne nous est pas montrée. Joachim Lafosse a donc ainsi soigneusement évité le voyeurisme, pour centrer le malaise autour de la prise de décision de la mère. « Pendant le procès du fait divers qui m’a inspiré, le public a vu les photos des meurtres d’enfant, le sens a cessé d’être du côté de la Justice, il restait l’effroi et le choc. » On reste sous un choc mat. Et c’est d’autant plus fort que du coup, l’image que l’on retient du film est ce long et sublime plan-séquence où sans savoir pourquoi, Émilie Dequenne craque au volant de sa voiture et se met à pleurer. Du vrai cinéma. Avec ce film, voici un cinéaste qui arrive à pleine maturité dans son propos et dans la forme qu’il lui donne. Il parvient à faire jouer les meilleurs acteurs du moment, dans un réalisme brillant et maîtrisé, et à les rendre, sans redites (Rosetta pour Emilie Dequenne et surtout, Un Prophète pour Tahar Rahim et Nils Arestrup) d’excellentes incarnations d’une fantasmagorie torturée où beaucoup aimeront plonger.

Caroline Pochon

> Une chronique du film paraîtra aussi très prochainement dans notre hors série (supplément spécial) n° 2, consacré au 65e festival de Cannes.

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