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La naissance d’un livre peut parfois ressembler à celle d’un film et d’une carrière, puisqu’il faut souvent une simple circonstance (mal-)heureuse pour qu’un projet aille à son terme. Cet ouvrage sur James Gray en est un bel exemple, à l’instar de la production miraculeuse du premier film du réalisateur, Little Odessa, qui ressemble finalement à un sacré coup de poker de producteur. En ouverture de l’ouvrage, l’auteur et critique Jordan Mintzer (lire l’interview ici) nous indique que rien n’aurait été possible si le réalisateur de La Nuit nous appartient avait trouvé le financement de son nouveau film, l’adaptation du livre de David Grann, Lost City of Z. Alors qu’il aurait dû être en train de travailler sur la production de son cinquième métrage, Gray a donc eu le temps de recevoir à plusieurs reprises pendant une semaine Jordan Mintzer, pour lui/nous livrer le fond de sa pensée sur le cinéma, et en premier lieu sur SON cinéma. Dans la grande lignée des livres d’entretiens sur le 7e Art, rares sont les jeunes cinéastes (car du haut de ses quatre films, Gray est encore jeune) à avoir reçu pareil hommage, puisque c’est bien de cela qu’il s’agit ici : distinguer un cinéaste différent et déjà indispensable, parfait compromis entre le cinéma de genre hollywoodien et le cinéma indépendant. L’un de ces réalisateurs dont chaque nouveau film procure une attente insurmontable.

Des origines de Gray à ses difficultés à produire Lost City of Z, toute la vie et la carrière de Gray est passée au crible des questions de Mintzer, avec la patience nécessaire à l’éclosion d’anecdotes savoureuses sur l’envers du décor. On apprend, entres autres nombreuses informations, que Gray était fasciné par le côté obscur de New-York (sa ville) dans les années 1970 lorsqu’il quittait son quartier pour aller voir des films dans les cinémas de Manhattan, et que parmi ses influences artistiques notables, trônent en bonnes positions Apocalypse Now et les toiles d’Edward Hopper. S’en suivra un parcours assez classique d’étudiant en cinéma (études peu convaincantes selon Gray) repéré par un producteur (Paul Webster) qui lui offrira la chance de réaliser très jeune son premier long-métrage, avant qu’il ne poursuive la carrière que l’on sait. Bien entendu, vous saurez désormais tout sur l’écriture, la production, le tournage et la post-production de tous les films de Gray, par Gray lui-même. Le cinéaste étant peu avare en détails et renseignements aussi précieux que techniques sur sa façon de faire et d’agir avec les autres. Car la vraie valeur ajoutée de l’ouvrage (en plus de documents souvent inédits et très intéressants : extraits de scénarios, de story-boards, photos de plateau etc.) réside dans les interviews des collaborateurs du cinéaste.

Ainsi, l’interview de Gray est entrecoupée par d’autres conversations avec des acteurs (Mark Walberg, Tim Roth, Eva Mendes, Moni Moshonov…) et « techniciens » (Harris Savides, Matt Reeves…), ayant côtoyés le cinéaste tout au long de sa carrière ou sur un film en particulier. L’occasion d’approcher différemment James Gray et de compléter la vision que l’on pourrait en avoir uniquement en le lisant. L’occasion également de cerner les rapports (humains et professionnels) que peuvent entretenir différents corps de métier sur un même projet, sans perdre de vue qu’au final, tous ces propos finissent par indiquer comment fonctionne l’industrie du cinéma outre-Atlantique. Et comme souvent, ce sont les petites mains qui racontent les choses les plus intéressantes (alors que les comédiens, sans tomber dans une posture promotionnelle, nous offrent un contenu souvent plus convenu), à l’image du chef opérateur Tom Richmond (sur Little Odessa), qui raconte qu’il a travaillé la photo du film grâce aux aquarelles peintes par Gray lors de l’écriture, et à de la musique russe recommandée par le cinéaste, qu’il écoutait en se promenant dans New-York.

Si Jordan Mintzer laisse la parole à James Gray et ses collaborateurs, il n’en oublie pas de faire également appel à Jean Douchet pour ouvrir son ouvrage et lui assurer une caution « intellectuelle ». Le critique français de rappeler que Gray intègre parfaitement la « politique des auteurs » chère aux Cahiers du Cinéma, et qu’il est le plus grand tragédien du cinéma d’aujourd’hui, alliant à la perfection action et émotion. Puis c’est au tour de Francis F. Coppola de valider le choix du réalisateur de Two Lovers comme centre d’attention de ce gros et beau livre, en rappelant que comme lui, Gray est issu de l’immigration et que cela se ressent sur des personnages appartenant à une double culture, un double attachement (les héros de La Nuit nous appartient en sont le meilleur exemple). Avec ces soutiens de poids, Jordan Mintzer a ensuite le champ libre pour nous livrer un livre captivant et essentiel sur l’un des plus grands cinéastes de notre époque. Qui, on l’apprend, voulait réaliser un film sur le disco à la sortie de l’école. Comme quoi, une immense carrière tient à quelques détails. Ces mêmes détails qui font d’un livre un objet indispensable.


Julien Hairault

Disponible chez Synecdoche Books, 49 euros.

Livre disponible en édition limitée signée par Jordan Mintzer sur http://synecdoche.fr/

Bande-annonce de Two Lovers.

Bande-annonce de Little Odessa.

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