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Tous les bons premiers films ne portent pas en eux les germes d’une cinématographie promise à un succès durable. Quand un jeune réalisateur inaugure sa carrière en marquant des points dans de très nombreux festivals internationaux (ici, le Slamdance Film Festival entre autres), la critique le considère automatiquement — et à juste titre, car c’est à cela que servent les festivals : faire découvrir, faire émerger — comme « à suivre ». C’est ce que l’on dirait volontiers et aveuglément de Charles-Olivier Michaud, cinéaste québécois de 29 ans diplômé de la Los Angeles Film School ; du moins s’il n’avait pas réalisé depuis ce Neige et cendres très prometteur et acclamé, la comédie sentimentale et musicale Sur le rythme, un produit à destination d’un public clairement plus adolescent (mais pourquoi pas ?) sorti avant son premier long (en août 2011). Voilà pour les réserves concernant la proclamation d’un nouveau « génie définitif » du 7e Art canadien (il est toujours bon de calmer les esprits, surtout quand certains honorent encore Xavier Dolan d’épithètes surévaluées à notre goût). Réserves qui n’entament en rien, soyons clairs, l’enthousiasme du visionnement du film ici chroniqué : Neige et cendres est une œuvre marquante et concernée par l’état du monde, à tel point qu’on aurait préféré que ce drame de guerre soit le second, et non le premier film, de son réalisateur. Ainsi, on n’en serait que plus impatients de découvrir son prochain long-métrage…
Fin de la digression et retour à l’histoire. Neige et cendres narre l’expédition périlleuse de deux correspondants de guerre — l’un, Blaise (l’Américain Rhys Coiro, vu dans le Unborn de Goyer et les séries Les Experts et Six Feet Under) journaliste/auteur, l’autre, David (David-Alexandre Coiteux, également coproducteur du film), photographe, partis couvrir un obscur conflit en Russie (guerre fictive qui rappelle celles, impossibles à omettre, de la Tchétchénie et de l’ex-Yougoslavie). Un voyage au bout de l’enfer slave dont un seul (Blaise) revient indemne mais quelque peu traumatisé et catatonique. Survivant hanté par la mémoire de son collègue et ami, Blaise reconstitue ce parcours chaotique sous la pression de son éditeur et de la compagne de David, Sophie (Lina Roessler), tous deux désireux d’en savoir plus (chacun pour des raisons évidemment différentes) sur les raisons de la disparition du photographe. Le récit oscille ainsi entre passé sur le terrain russe et ensanglanté par des combats dont on ignore les enjeux et les bélligérants (« qui se bat contre qui ? » se demande David), et présent d’un retour à la vie tourmenté dans la jolie ville de Québec. C’est bien sûr un schéma d’oppositions narratives classique, séquences explosives, tendues et anxiogènes du temps de guerre en parallèle de scènes plus intimistes dans la chambre d’hôpital (puis dans son appartement) de Blaise. Deux perceptions du monde dont l’articulation constitue le point fort du film, considérant que la partie guerrière emporterait sinon notre intérêt premier, de par son sujet et sa nervosité graphique.

Quand il s’attarde, parfois « embedded », parfois de façon plus minimaliste mais toujours tendue (les snipers, hors champ, accentuent la fébrilité de l’instant capturé plein cadre) sur le périple de ses deux reporters, Michaud retient les leçons d’un cinéma choc grand public, passionnant et spectaculaire sans en faire, non plus, des tonnes pyrotechniques (clairement pas) et balistiques (on y tire peu mais quand la poudre parle, l’inquiétude grimpe). L’on pense incidemment à Under Fire de Spottiswoode même si Blaise, ici, en faisant publier les photographies (posthumes) de crimes de guerre (l’ombre de Srebrenica plane sur cette séquence glaçante mais renvoyant à la banalité des exécutions lors des guerres civiles) prises par David, ne change rien à l’échiquier politique international ou aux forces en présence, contrairement à un Russell Price (Nick Nolte) poussant, via des clichés de l’assassinat de son ami Alex Grazier (Gene Hackman), le gouvernement américain à ne plus soutenir le régime somoziste au Nicaragua. La chute du Mur de Berlin, le délitement du manichéisme de feue (? pas si sûr…) la Guerre froide, la désillusion face à l’absurdité des troubles dans des régions du monde que l’Occident regarde désormais les yeux fermés sauf lorsqu’il s’agit d’y exploiter du pétrole et/ou d’y faire passer des gazoducs, sont passés par là. Michaud ne cherche pas à livrer une charge contre les régimes de l’ex Bloc de l’Est ; à la rigueur pointe-t-il, en passant, l’immobilité des autorités internationales, voire l’inculture des occidentaux concernant une région unanimement désignée (sans qu’on s’y attarde davantage) comme une « poudrière, point ». Loin d’un décryptage de ce type (d’où aussi, l’ironique « la guerre c’est mal » lancé par Blaise au non-initié David), Neige et cendres se concentre sur l’adrénaline imagée de la correspondance de guerre, genre cinématographique à part entière (relative objectivité — photographier, imprimer sur pellicule, c’est déjà rendre compte, donc prendre part et parti — de protagonistes se retrouvant au cœur du feu).

Sur le front russe (s’il s’agit bien de la Russie… en tout cas, les personnages concernés parlent la langue de Pouchkine), les cadres basculent parfois, les repères sont bouleversés (verticalité de la visualisation de Blaise couché dans la neige), l’image vacille (source d’une constante déflagration) ; comme si, de notre point de vue européen ou nord-américain, le conflit restait difficile à cerner, comme si, surtout, la stabilité sociale, civile de la région couverte par les deux journalistes demeurait impossible à envisager. L’ennemi est partout et non-identifié, le risque d’une embuscade s’immisce dans chaque plan « extérieur jour », tandis que les scènes à l’intérieur des maisons ou des bâtiments abandonnés, plutôt que de générer un sentiment de sécurité, renforcent la claustration. Cibles mouvantes, Blaise et David se fondent dans le décor meurtrier pour mieux y survivre, un horizon fondu au blanc (paysage enneigé) dans lequel le spectateur se perd lui aussi, franchissant avec les personnages un point de non-retour. S’il revient de cette terre de chaos apparemment sain et sauf, Blaise y a d’ailleurs laissé une part de lui-même (aux côtés, on imagine, de David qu’il abandonne, mortellement blessé, à son triste sort mais visiblement consentant). D’où cette légère ambiguïté dans les passages d’un temps, d’un univers, à un autre, quelques amorces de froid, de gris, d’éléments d’un environnement hostile (un fleuve par exemple balayé par le vent glacial ; on comprend quelques secondes plus tard que c’est le Saint-Laurent, et non plus une rivière gelée dans ces contrées perdues) venant faire la liaison entre les plans larges (ouverture sur le monde), mouvementés (mobilité létale) de la couverture du conflit à l’est, et le filmage resserré (fermeture sur soi) des émotions du survivant de retour à Québec. Seul persiste un mauvais tic qui, à la longue, finit par agacer : ces incessantes successions de flou et de netteté lorsque Blaise, sur son lit d’hôpital, sort épisodiquement de sa léthargie traumatique. Le concept de focalisation fragile, instable, d’abord signifiant, devient une figure de style appuyée, irritante pour les yeux. C’est le seul effet de manche dispensable de son auteur, et c’est tant mieux. Parce que dans l’ensemble, Michaud réussit l’enchaînement de ses séquences en n’oubliant pas que le plus important n’est pas de les accoler l’une à l’autre, mais de les faire correspondre. Correspondance, voilà bien le mot-clef pour qualifier les sensations face à cette toile de fond d’un blanc immaculé que l’atrocité des conflits du monde moderne vient entacher de rouge et de gris cendré.



Stéphane Ledien

> film sorti le 9 septembre 2011 au Québec

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