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Il vaut mieux ne pas lire les résumés du dernier film de James Wan proposés sur certains sites, qui n’hésitent pas à déflorer l’essentiel de son intrigue sans vergogne ni scrupules. Une partie de l’intérêt de Insidious réside précisément dans la façon dont le scénario coécrit par James Wan et Leigh Whannell assimile les codes du film d’horreur / de maison hanté pour mieux les digérer et les rendre sous une autre forme, transformant leur long-métrage en un concept multiforme qui se veut être à la fois une réponse au récent revival de maisons hantées qui fleurit sur les écrans du monde entier depuis qu’Oren Peli a réussi à faire croire à une illusion de talent (en réalisant Paranormal Activity puis en produisant sa suite, plus vide encore que l’original), et le contrechamp du chef d’œuvre d’horreur des années quatre-vingt que fut le Poltergeist de Tobe Hooper. Tous deux sont certes menés par une motivation simplissime : filer une bonne pétoche au public en multipliant les effets de surprise. Mais Insidious ressemble plus à un coureur de 110m haies qu’à un marathonien, parce qu’il prend constamment le risque de passer par-dessus un obstacle différent tout en poursuivant sa course, réussissant miraculeusement à ne pas se prendre les pieds dans des haies farouches. Ce n’est pas que leur scénario soit d’une originalité folle, non. Mais ils parviennent à gérer les changements de direction avec un vrai plaisir de sales gosses, et il serait donc dommage de connaître par avance les anfractuosités d’un récit plus malin que la plupart de ses congénères.

Quand je parle de sales gosses, je crois n’être pas loin de la vérité, tant James Wan et Leigh Whannell s’apparentent à des adolescents facétieux. Il faut les voir en interview, répondant aux questions avec un brin de naïveté et beaucoup d’humour, habillés comme des skateurs qui reviendraient tout juste de la rampe du coin. Gus Van Sant aurait pu les intégrer sans problème à l’un de ses castings. Originaires tous deux d’Australie, Wan et Whannell (W&W) se sont rencontrés sur les bancs de l’école de cinéma, sans doute attirés par leur goût commun pour la culture alternative. Le premier cite David Lynch et Dario Argento comme influences. Le second conduit l’une des rares Delorean amenées jusqu’en Australie – oui, le modèle qui sert de machine à voyager dans le temps dans Retour vers le futur. Le premier veut réaliser, le second écrire et jouer. Ils se lancent ensemble dans le projet Saw en pensant à d’illustres prédécesseurs indépendants – Cours, Lola, cours, Memento, Pi. Quand on regarde rétrospectivement ce qu’est devenue la franchise Saw, toujours plus gore et stupide, on peut certes regretter ce lancement de carrière ; mais le film fut un succès, et un succès mérité encore, qui eut la vertu de révéler deux jeunes talents. L’erreur fut de poursuivre avec des suites chaque fois plus indigentes, desquelles W&W s’éloignèrent progressivement, se contentant d’en écrire les premiers opus ou d’en être les producteurs exécutifs. Dead Silence marque ensuite leur première collaboration avec un gros studio – la Universal – et leur offre une expérience détestable, dont le résultat le plus probant est de leur prouver qu’on est bien mieux loti avec peu de moyens, entouré de compagnies indépendantes et maître de sa propre liberté artistique.

Insidious est le fruit d’un double besoin : en revenir à la fois aux racines du genre – l’horreur dans ce qu’elle a plus immédiat – et à des conditions de production plus restreintes. Une vingtaine de jours de tournage et 800 000 dollars de budget plus tard, Insidious, précédé d’un buzz viral de tous les diables, fait son apparition. Qu’attendre de l’ultime création du duo qui pourrit les cinémas depuis des années avec des Saw successifs (je me fais un peu l’avocat du diable, ayant expliqué déjà qu’ils en sont seulement à l’origine) ? Qu’espérer de la dernière réalisation d’un talentueux jeune homme dont la dernière livraison est le peu convaincant Death Sentence ? La réponse prend la forme d’une excellente surprise, dominée par le couple de comédiens formé par Rose Byrne (inutile de préciser que sa présence est déjà, en soi, un bénéfice inestimable) et Patrick Wilson (vu dans Little Children ou Watchmen), quelques effets visuels du plus bel effet, ainsi qu’une excitante ribambelle de références esthétiques et narratives. Pour ne pas tomber dans les mêmes excès que certains de nos illustres collègues, et ne pas révéler une trop grande part de l’histoire, disons simplement qu’Insidious raconte les mésaventures d’une petite famille américaine modèle, tout juste installée dans sa nouvelle maison (avec étage, plein de chambres, escalier qui grince et sombre grenier : classique), qui subit des phénomènes paranormaux envahissants. Même lorsqu’ils déménagent, les portes continuent de claquer, les fenêtres de s’ouvrir seules et les silhouettes inquiétantes de se promener dans les couloirs à pas d’heure. L’habitation est-elle vraiment seule en cause ?

Le film d’horreur fonctionne essentiellement sur l’empathie que l’on éprouve pour les personnages dont les angoisses et les tortures psychologiques nous sont détaillées. L’instauration d’un système de base tout à fait crédible est donc indispensable à une bonne identification : un mari qui fuit discrètement les responsabilités en restant tardivement au travail dès que les événements dérapent ; une femme dépassée par des phénomènes incompréhensibles et qui, tour à tour, se gonfle de courage et explose en larmes ; bref, des réactions normales qui interpellent le spectateur parce qu’il pourrait éprouver les mêmes émotions, réagir selon d’identiques processus. On est loin, une fois encore, de l’indigence psychologique de Paranormal Activity, dans lequel les manifestations occultes sont avant tout des phénomènes de foire que l’on observe avec cynisme et distanciation. Ici, c’est la peur qui règne : peur de l’inconnu, des ombres mouvantes, des bruits répétés, des zones ténébreuses.

Le film d’horreur et, mieux encore, le film de maison hantée dont Insidious se réclame, fonctionne également sur la recherche d’un parfait timing dans les scènes horrifiques. Combien de coups faut-il taper à la porter ? Combien de fois faut-il montrer une ombre ? W&W stimulent avec soin la nervosité du spectateur avec un rythme d’une précision absolue, calculant à la seconde près l’intervalle de temps nécessaire entre la crainte d’un événement et l’événement lui-même. Lors d’une séquence mémorable, Patrick Wilson découvre, en pleine nuit, la porte du salon grande ouverte sur l’extérieur, l’alarme ronflant furieusement. De peur que quelqu’un n’ait pénétré dans le foyer familial, il allume les lumières du rez-de-chaussée, non pas d’un seul coup, mais une par une, progressivement, brisant les ténèbres morceau par morceau, dans un luxe temporel qui fait culminer l’angoisse. En cela, Insidious ressemble à une leçon de cinéma de genre, appliquant les recettes des classiques – Amityville ou La Maison du diable – en apportant sa propre eau au moulin de la grammaire cinématographique.

En choisissant de changer de ton, puis quasiment de genre dans leur dernière partie, virant au Grand-Guignol, W&W prennent le risque de glisser de la frayeur pure au grotesque flamboyant. Ils assument d’abord pleinement leur envie comique, injectant un duo de chasseurs de fantômes partiellement stupide – l’un d’eux étant incarné par Leigh Whannell lui-même, ce qui tient plus de l’énonciation que du clin d’œil – au cœur d’une fiction qui jusque là ne plaisantait sur rien. Puis ils plongent pleinement, tête la première, dans l’énormité esthétique en filmant leur vision du « Lointain », sorte d’au-delà brumeux et laid où des mannequins des années 50 esquissent de larges sourires après avoir vidé le chargeur d’un fusil à pompe, et où l’antre cauchemardesque du « méchant » fait écho aux figures carnavalesques initiées par Saw. En somme, le film, qui commence dans l’incertitude façon Les Innocents de Jack Clayton, finit dans le délire du Carnaval des âmes d’Herk Harvey.

Il est d’autant plus rare de voir un film d’horreur réussi que l’audace et l’originalité manquent presque toujours à l’appel, surtout lorsque les studios commencent à miser sur des productions qu’ils espèrent rentables, suivant l’exemple lancé par Le Projet Blair Witch à la fin des années 90 et lucrativement repris récemment par la succession des Paranormal Activity, preuve que l’argent ne fait pas tout. Certes, mais à défaut d’argent, il ne faudrait pas omettre les idées, ce dont manquent cruellement Oren Peli et ses sbires, quand W&W sont capables de sortir des merveilles de leur chapeau. Un duo à suivre, en espérant qu’il ne se perde pas dans le « Lointain » si attirant de l’éternel reconduction des mêmes recettes.

Eric Nuevo

> Sortie en salles le 15 juin 2011

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2 réflexions sur “« Insidious » : esprits frappants

  1. Pingback: Au fond du trou : « The Hole  de Joe Dante «

  2. une anecdote : un moment, la mère (ou je ne sais plus qui) dit qu’elle sait qui il faut appeler; je me penche vers ma VanK et lui sors, hilare : « Ghostbusters ! »
    Putain ma consternation lors du plan suivant O_o

    l’avantage de ce plan, c’est qu’il m’a sorti de mon ennui un bref instant (puisse un jour quelqu’un apprendre à Rose Byrne de savoir faire autre chose que la gueule de Droopy) et m’a amené vers certaines choses les plus drôles que j’ai pu voir ces dernières années (le tuyau relié de la bouche de la vieille à l’oreille de Wahnell)

    non mais sérieux, y a pire que Wan : ceux qui le défendent et lui font croire qu’il peut continuer ainsi ! mais stop quoi !

    J.

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