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> POUR :



La lumière s’éteint… Les derniers portables aussi… Quelques bavardages se font encore entendre dans la salle, avant que les spectateurs ne soient plongés huit mois en arrière et ressentent le même malaise que lors de cette expérience unique et traumatisante que fut la vision du premier film en tandem de Jaume Balaguero et Paco Plaza. Une impression de temps figé : les premières images de cette suite sont en effet les répliques exactes de la dernière scène de [REC], les réalisateurs allant même jusqu’à reprendre la musique du générique final du premier volet pour renforcer la continuité entre les deux métrages. Un signe que le spectateur interprète évidemment a priori comme la volonté pour les deux cinéastes espagnols de rester dans la veine qui a fait le succès du premier film, tourné entièrement en vue subjective à travers les « yeux » d’une caméra. Succès tel qu’il enfantera un remake américain, En quarantaine, qui ne s’imposait pas vraiment et qui fort heureusement sortit directement en DVD. Et pourtant [REC] 2 va se révéler au final l’antithèse de son modèle, ce qui rassurera tous ceux estimant qu’une suite qui se contente d’un simple « copier-coller » du film original est d’un inintérêt total, mais risquera de décevoir ceux qui avaient adoré le premier.

S’il y avait une filiation cinématographique à établir avec les deux films de Balaguero et Plaza, il s’agirait de toute évidence de la saga Alien. Tout comme le film de Ridley Scott, le premier [REC] est un petit bijou de terreur. Le genre de métrage qui vous glace le sang et vous hante plusieurs jours durant, tant certaines séquences marquent d’une empreinte indélébile votre mémoire de cinéphile : l’accouchement douloureux de John Hurt dans Alien, le huitième passager, l’apparition soudaine de la « possédée » à la fin de [REC]. Et tout comme la suite réalisée par James Cameron, [REC] 2 change radicalement d’optique et de registre : plus d’action, l’horreur devient davantage graphique, plus explicite dans son exposition. Alors que le premier [REC] suggérait la menace ou la dévoilait de façon très furtive, Balaguero et Plaza s’attardent ici sur les attaques, montrent ostensiblement la chair meurtrie, cernent en plan serré les impacts de balle et les corps qui explosent. Le métrage gagne alors en impact ce qu’il perd en « terreur » pure, même s’il entretient une ambiance des plus tendues et arrivera à provoquer quelques sursauts même chez les spectateurs les plus chevronnés (le film de Cameron, quoiqu’en disent ses détracteurs, réservait aussi d’ailleurs des moments de tension incroyable).
Une filiation au niveau de l’intrigue également, puisque le canevas de l’histoire repose sur un commando de militaires – style GIGN – investissant l’immeuble infecté, et équipé d’un système de caméra sur leurs casques, comme Hicks et ses camarades dans le film de Cameron. Une démultiplication des points de vue par rapport au premier film, où seule la caméra de l’équipe de TV retraçait les événements. Ici, ce que voit et filme un militaire est à la fois perçu par le spectateur et les autres soldats. Une mise en abyme intéressante servie par une mise en scène habile et précise, qui préserve cependant l’aspect « pris sur le vif » nécessaire pour crédibiliser l’entreprise : le manque de lisibilité de l’action que l’on peut reprocher au métrage s’explique – au moins en partie – tout simplement. Nos militaires n’ont jamais fait d’école de cinéma, et quand vous êtes poursuivis par des espèces de zombies prêts à vous bouffer, vous ne vous embarrassez pas de considérations cinématographiques. Vous prenez vos jambes à votre cou ! On peut cependant critiquer la gestion hasardeuse de la topographie des lieux : contrairement au premier film, il nous est quelquefois difficile de se repérer dans l’immeuble, de savoir où se situent les protagonistes (notamment lors des séquences où ils rampent dans les canalisations et dans des couloirs étroits) d’où un relâchement par moment de notre attention et de notre implication.

Alors que [REC] cultivait le mystère autour du « Mal » affectant cet immeuble, [REC] 2 s’attache à explorer de l’origine de cette infection et de son expansion. Une volonté de tout expliquer à l’instar de la constante légitimation de l’enregistrement par les protagonistes prenant la caméra à tour de rôle. Une conséquence inévitable de la multiplication des points de vue, qui nécessite une nouvelle justification à chaque fois que la caméra change de main : les militaires, un responsable gouvernemental qui se révélera être au final un prêtre, ces jeunes qui entrent secrètement dans l’immeuble à la recherche de sensations fortes. Cette rationalisation des comportements des personnages (pas toujours très habile, les personnages déclamant quelquefois explicitement leurs motivations sans une once de finesse) s’accompagne donc d’une « rationalisation » de l’intrigue, même si cette dernière s’inscrit dans un ésotérisme frôlant parfois le ridicule (certaines séquences pourraient provenir d’une parodie grotesque de L’Exorciste). Les réalisateurs en sont d’ailleurs conscients, et désamorcent ce ressenti potentiel des spectateurs avec cette scène volontairement saugrenue mais très drôle du groupe de jeunes avec une poupée gonflable « volante ».
Pas de gros bouleversement depuis le final de [REC], le « Mal » émane d’un cas de possession (la petite Medeiros devenue une vieille femme famélique et terrifiante) se transmettant par la salive et les morsures. Sans trop dévoiler l’histoire qui révèle quand même quelques surprises, les réalisateurs creusent cette idée de contamination de corps en corps en y ajoutant le principe d’intrusion et de violation de notre enveloppe charnelle (la série des Alien, encore une fois) le « Mal » se dissimulant sous les traits de l’Humanité. Le propos est enrichi par cette notion selon laquelle le « Mal » ne se dévoile que dans le noir, et ne peut être appréhendé que via la caméra infrarouge , tout comme la peur n’apparaît chez le spectateur que dans la pénombre d’une salle de cinéma. La fin du métrage suggère cependant une étape supplémentaire dans la contamination et la diffusion du « Mal » / de la peur. En laissant « l’infection » se répandre hors de l’immeuble, Balaguero et Plaza nous signifient par là la finalité ultime des films d’horreur, l’objectif de tout cinéaste œuvrant dans ce genre, à savoir que les spectateurs ramènent chez eux leurs peurs éprouvées en salle. La contamination de notre intimité la plus profonde (nos pensées, nos nuits, nos rêves) par le cinéma en quelque sorte.

Fabien Le Duigou




> CONTRE :

Disons-le tout de suite : cette critique n’a rien d’une diatribe généralisée contre le principe des séquelles au cinéma. Je fais partie de ceux qui trouvent Gremlins 2 ou Spider-Man 2 meilleurs encore que les premiers ; mais sous prétexte que Joe Dante ou Sam Raimi sont parvenus à réaliser des suites d’un niveau supérieur, tous les cinéastes de genre doivent-ils croire pour autant qu’ils en sont capables ? Il y a des histoires pour lesquelles le frisson ne fonctionne qu’une seule fois – a fortiori quand la séquelle en question sort moins de deux ans après son modèle original – et [REC], de Jaume Balaguero et Paco Plaza, en fait partie. Et puisque la précipitation n’est que rarement une bonne nouvelle dans le domaine de la production cinématographique, il fallait bien se douter que [REC] 2, écrit, tourné et monté en un temps record, allait transformer ce bon vin que fut [REC] en un vinaigre imbuvable.
Imaginons : en visitant un parc d’attractions vous décidez de tenter le Grand huit. L’expérience est ébouriffante : sensations fortes, désorientation, frayeur. Mais que se passe-t-il si vous y retournez illico ? La crainte se change en sérénité, les émotions en ennui, et vous prenez désormais le temps de remarquer la myriade de défauts du manège. Il en va exactement de même pour [REC] 2, qui propose une expérience exactement équivalente à celle du premier, grand succès de l’année 2007. Les deux réalisateurs espagnols aimaient à comparer leur film à des montagnes russes, sans autre ambition que de provoquer de puissants affects chez les spectateurs. La bande-annonce usait en cela d’un principe amusant – honteusement récupéré pour la promotion de Paranormal Activity – qui consistait à montrer les réactions du public confronté aux bobines. Objectif : souligner la capacité cinématographique de production de terreur. [REC] 2 surfe sur une veine identique, cherchant non pas seulement à reproduire le schéma lucratif de la bonne idée originale, mais à la prolonger, à en étendre le concept, comme pour mieux en légitimer l’existence.

Car, en choisissant de nous raconter des événements qui débutent dans la toute dernière partie de [REC], au moment où la mystérieuse maladie a décimé quasiment tous les occupants de l’immeuble, Balaguero et Plaza cousent leur fil narratif directement sur leur précédente broderie. Une manière de nous dire qu’entre les deux films il existe une continuité de fait ; une façon de nous convier à regarder ce que nous avions injustement raté de par l’individualité de la caméra de [REC]. Nous y suivions la journaliste Angela, en route pour un reportage sur les pompiers barcelonais. Nous accompagnons désormais l’équipe de policiers d’élite censée pénétrer l’immeuble confiné pour y rechercher des survivants, puis une bande d’adolescents trop curieux. En plein milieu d’une situation désespérée nous passerons ainsi d’une caméra à l’autre, de la claustrophobie des appartements à l’air libre d’un toit. S’ils suivent consciencieusement leur ligne narrative, les deux Catalans s’essaient donc à la multiplication des points de vue. Et bien mal leur en prend, puisque l’intensité dramatique n’en est que plus éclatée, et notre attention dispersée. D’autant que les policiers sont fatigants d’hystérie et les mômes juste insupportables. À croire que notre désir de les voir mourir rapidement ait été soigneusement planifié par le scénario…

Le scénario n’est certes pas le point fort de ce genre de film, quoi qu’il advienne. On se serait contenté d’une histoire bidon et de personnages insupportables si [REC] 2 parvenait à nous embarquer avec la facilité du premier opus. Mais c’est la totalité du film qui se noie : protagonistes nuls, topographie des lieux vue et revue (où sont donc les surprises géographiques, hors un passage de cinq secondes dans les égouts ?), développement peu crédible de l’origine de la maladie, dernière partie qui tend vers L’Exorciste… C’est l’ensemble qui se montre peu convaincant. Et pas seulement parce que le visuel, bien moins travaillé que précédemment, illustre régulièrement des situations illisibles ; ou parce que notre connaissance préalable du sujet viendrait gâcher les effets de surprise. En-dehors de ces scories, qui ne sont pas en elles-mêmes un problème dans l’absolu,[REC] 2 brille surtout par sa profonde inutilité. Je serais incapable de citer la moindre séquence, le moindre plan du film qui m’offrirait de répondre à cette lancinante question : quel fut l’intérêt, pour les réalisateurs, de créer cette suite ? Y ont-ils mis quelque chose de neuf ? À défaut, il semblerait que les réponses à ces interrogations soient : aucun intérêt, aucune nouveauté, rien d’autre qu’un produit formaté pour plaire exactement au public du premier. Et rapporter au passage quelques pépettes, tout en laissant une fin honteusement ouverte – assez large pour y laisser entrer une kyrielle de camions alignés en largeur – au cas où le jackpot du box-office permettrait d’envisager la poursuite de ces bêtises.
Finalement, la futilité de [REC] 2 rejoint celle de The Descent 2, sorti peu de temps avant ; d’ailleurs les deux films partagent des ressemblances troublantes, qui tenderaient à prouver leur formatage respectif. Un mot donc, pour finir, aux futurs réalisateurs qui seraient tentés par l’exercice périlleux de la séquelle : le public aime les suites, oui, mais il aime par-dessus tout les bonnes idées.

Eric Nuevo

> Sortie en salles le 23 décembre 2009

> Lire aussi notre dossier « esthétique vidéo & caméras embarquées » dans VERSUS n° 13, ainsi que notre article sur ce blog à propos des « vrais faux » docu-fictions.



[REC] 2 – Teaser/trailer en VO



[REC] 2 – Bande-Annonce en VF (quelle horreur cette VF)



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2 réflexions sur “« [REC] 2 » de Jaume Balagueró & Paco Plaza : le pour et le contre

  1. Moi je vote pour !
    Aucune image marquante ? Déjà, rien que ce plan voyant le retour d’Angela justement entouré dune espèce de halo de lumière et portant sa caméra dans ses bras et la tendant au prêtre comme une offrande… Sachant la vraie nature de la journaliste, je la trouve plutôt forte comme image, non ?
    Quant au film ne proposant pas d’autre recoins non explorés (ou très peu), cela est parfaitement cohérent avec le projet de mise en scène sous-tendant cette suite : revisiter les lieux du massacre originel avec un autre point de vue (et même plusieurs). Surtout, cette volonté de redéfinir le premier récit est renforcée par le fait de donner au mal viral une origine ésotérique, la fiction contemporaine de REC où était envisagé un virus transformant ses porteurs en zombies est devenue un cas de possessions multiples donnant ancrant REC2 dans un récit au fantastique plus classique. Même le Malin s’est adapté et se transmet par contamination successive. Certes, les surprises du premier sont éventées mais l’objectif du duo espagnol n’était pas là. Encore une fois, la manière de revisiter leur propre histoire (le premier film comme certaines séquences au sein même de la séquelle) est plutôt bien vu.
    Enfin, pour terminer ce petit commentaire, je soulignerai la brillante trouvaille de donner à la vision infra-rouge de la caméra d’Angela la capacité à révéler un monde invisible normalement. Une espèce de troisième oeil, cette fois-ci technologique et non plus mystique, permettant de voir au-delà des apparences. Un procédé qui rappelle ce qu’expérimentait le héros de La Chambre du Fils de leur compatriote Alex De La Iglesia (pour l’anthologie Pelliculas Para No Dormir).

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