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Et de six. L’épisode tant redouté, d’abord au niveau de son titre français (rire assuré du caissier de votre cinéma, au moins les premières fois ; mais la sonorité a le mérite d’annoncer la boucherie visuelle…), ensuite au niveau de son intérêt tout court (franchement : aucun), débarque en ce début novembre comme le marronnier des films d’horreur qu’il est devenu, avec encore plus d’idées tordues, plus d’images gore, plus d’imbrications tarabiscotées entre nouveaux acteurs et victimes des jeux macabres de John Kramer alias Jigsaw, le type qui a décidé de vous punir du fait que vous ne respectiez pas assez la vie. Comme lui s’est mis en tête de bien vous la pourrir (en fait, on le soupçonne d’être jaloux de la bonne santé des autres ; si c’est pas puant, comme leitmotiv, ça…), on se demande si tout cela ne vire pas au paradoxe un peu bête mais enfin, il y a des fans et suffisamment de gens se ruant sur la chose chaque année pour justifier qu’un nouvel opus générateur de beaux dollars voie le jour, hélas.
De deux choses l’une, donc : soit les spectateurs arrêtent de se déplacer en masse pour voir des films de merde (pour mémoire, le réalisateur des quatre épisodes précédents s’appelait « Bousman » ; c’est prophétique, non ?) comme celui-là, soit les producteurs arrêtent de se justifier à la manière autrefois d’un Patrick Lelay déclarant sûr de son argument « les gens aiment, la preuve, ça marche ». Une véritable quadrature du cercle (critique, culturelle) qui ne peut pas nous aider à résoudre cette éternelle question du « pourquoi le public va-t-il voir ça », d’autant qu’au final, les producteurs se fichent bien qu’une partie dudit public et de la critique en pense du mal (et après tout c’est leur droit), et ne se soucient guère du fait que les qualités cinématographiques du film soient inexistantes (ce qui est vrai : techniquement, hormis les effets de maquillage, c’est d’une pauvreté effarante). Pourquoi vont-ils « tous » voir ça, donc ? Parce que c’est violent, exutoire, prétendument subversif ? Parce que c’est imaginatif (sic) dans les meurtres ? Parce c’est tortueux, malsain (très formaté, là, le malsain…) et que la torture parle à chaque bourreau sommeillant en nous ? Parce que c’est fun et trop gore, trop invraisemblable de toute façon pour être pris au sérieux donc pour exercer une mauvaise influence sur les esprits fragiles, déséquilibrés ? Tout cela à la fois sans doute, et chaque argument se tient d’une certaine façon. Pour autant, être amateur du genre horrifique même dans ses représentations les plus basiques, ne signifie pas qu’on doive, côté réalisateur, se passer d’une vraie responsabilité visuelle ; côté spectateur, se satisfaire d’un film qui, dans le fond, n’a aucun respect pour ceux qui le visionnent.

La preuve avec cette histoire multipliant les personnages et enjeux secondaires juste par principe de surenchère et de brouillage narratif (le mot « brouillon » serait plus approprié, même si Kevin Greutert, monteur des précédents, assure un peu plus de stabilité visuelle que Darren Lynn Bousman). Dans Saw VI, le détective Hoffman (l’horrible Costas Mandylor, au jeu au moins aussi gras que son physique), légataire du sanglant héritage de John Kramer (des indices sont laissés ici et là, ou remis à de tierces personnes, bref, c’est toujours le même schéma démultiplicateur de protagonistes liés au tueur), initie un « nouveau jeu » censé révéler, je cite le dossier de presse, « le véritable grand dessein derrière les machinations de Jigsaw »… Le grand dessein, comme toujours dans la saga, consiste en un twist qui n’en est pas vraiment un, une révélation en forme de sortie de secours vers les possibilités d’une séquelle « plus » : brutale, absurde, stupide (ma foi, ça n’est pas censé être à tout prix intelligent), gratuite (toute violence est gratuite mais dans ces cas-là autant ne pas chercher à justifier les enjeux, et balancer directement la sauce – rouge sang, évidemment)., etc. Sans trop révéler les affres d’un film que les plus acharnés seraient prêts à aller voir malgré tout (au prix que coûte le billet, vous n’avez pas honte ?), disons que le seul apport notable du film (au-delà de cette imagination débordante – c’est effarant – pour concevoir les instruments d’une cruauté qui franchement n’amuse pas du tout) reste la critique, simpliste mais « louable » en ces temps de volonté de réforme de Barack Obama sur le sujet, du système étatsunien de l’assurance maladie. Voilà Jigsaw pourfendeur de la politique de « rentabilité » de la sécurité sociale privée, avec douloureuse leçon de vie / de mort prodiguée à un gestionnaire cynique qui ne voudrait « miser » que sur des gens sains, donc économiquement viables. Et le pauvre diable d’être entraîné dans une suite d’épreuves qui lui démontreront (et à nous aussi, les Saw n’étant jamais à une leçon de morale près, avec un premier degré qui laisse pantois), que l’arrivisme et la réduction de l’humain à des formules économiques, mathématiques, des produits calculés sans âme (tiens, comme la saga, non ?), sont néfastes, nihilistes, destructeurs. Cette menue réflexion, pour une fois un tout petit peu ancrée dans la réalité sociale, se trouve vite raillée par une logique certes anti-cinématographique mais réelle : prôner le droit aux soins (donc la bonne santé) pour tous est une bien jolie idée, mais s’il faut que les gens se mutilent ou se coupent un bras pour la faire accepter, alors la morale s’annule.

Au-delà de cette considération décadrée, Saw VI déconcerte dans sa culture vivace du « torture flick », un genre devenu tendance, donc débarrassé de sa capacité à déranger (puisqu’il rameute et avec consensus). Comme le déclare l’un des personnages estropiés : « regardez mon bras, je suis censée tirer quelle leçon ? ». Voilà une réplique qui veut tout dire ; même sans céder aux sirènes de la bienséance tronquée (le cinéma n’a pas inventé la barbarie, c’est l’homme et lui seul, donc avant d’éradiquer les films « barbares », éradiquons les barbares eux-mêmes), il faut bien considérer que cette marchandisation poussive de la violence graphique, ce gore ultra lucratif, sont aussi déplaisants qu’artistiquement condamnables. Le cinéma n’y gagne rien sauf des éclaboussures de sang qui n’entâchent aucune manière de faire du système (capitalisme, libéralisme et tout ce qu’on veut), et ne font bien au contraire que lui cirer les pompes ostentatoires. Quant on pense que Jigsaw / Kramer reproche à ses victimes d’instrumentaliser le monde et leur entourage. Quel sort réserverait-il aux producteurs de ses « aventures » dispensables ?

Stéphane Ledien

> sortie le 4 novembre 2009





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3 réflexions sur “« Saw VI » de Kevin Greutert

  1. Une réplique de feu Coluche qui résume bien le truc :
     » Quand on pense qu’il suffirait que les gens ne l’achètent pas pour que cela ne se vende plus…  » 😀

  2. Pingback: « Die  de Dominic James «

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