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Je vous aurais prévenu, je me fais vieux ! Non pas dans mes artères, je me sens en pleine forme, merci, mais dans mon excitation pour le cinéma d’aujourd’hui et pour le festival de Cannes. Un endroit où je vais tous les ans depuis… non, je ne vous donne pas de dates, vous allez dire que je ne plaisantais pas, tout à l’heure.

Enfin, sachez juste qu’à Cannes, j’ai vu des tas de choses qui m’ont fait vibrer. Des films mais aussi des rencontres impromptues avec tous ceux qui comptent (ou pas, d’ailleurs) dans le cinéma mondial. Et bien tout cela est terminé ! Le festival a perdu beaucoup. Non seulement les conférences de presse ne sont quasiment plus accessibles, y compris pour un détenteur du badge presse, la hiérarchie voulant que l’on patiente des heures pour être, souvent, refoulé mais les célébrités deviennent invisibles. Ne parlons pas de la rue ou des halls des grands hôtels où leur présence devient aussi rare qu’une boîte de caviar dans le panier d’une ménagère. La presse — laissez-moi s’il vous plaît parler de ce que je connais le mieux — n’a plus accès à la terrasse qui donne sur la montée des marches, ni à celle qui se trouve au-dessus du passage des équipes de films vers la salle des conférences de presse. Et vous avez peu de chances de croiser aujourd’hui sur la Croisette Pedro Almodovar ou Brian De Palma, comme cela arrivait encore il y a quelques années en arrière.

Le cinéma, allez-vous me dire, ne tient pas qu’aux célébrités, c’est vrai. Mais lorsque vous êtes cinéphiles, les souvenirs de ces rencontres éphémères restent ancrés fortement dans votre mémoire. L’édition 2018, soixante-et-onzième du nom ? Elle fut aussi terne que le temps (du moins la deuxième semaine). La météo fut maussade avec cette pluie fine incessante et la fraîcheur qui l’accompagnait et Cannes 2018 eut une gueule d’atmosphère !

 

Lloyd Kaufman et une starlette des productions Troma

 

Autrefois, vous mettiez des heures à remonter ou descendre la Croisette tant il y avait du monde, tant des groupes se formaient devant chaque hôtel, devant la plage du Martinez où, tous les soirs, avait lieu en direct le Nulle Part Ailleurs de Canal + (remplacé aujourd’hui par L’Oréal), tant le passage d’Adriana Karembeu ou de Mike Tyson, signalé par le bouche-à-oreille, bloquait soudain toute la promenade. Cette année, plus personne ne vous gênait dans votre marche. Fini les passages de jolies filles en voitures décapotables qui envoyaient t-shirts et casquettes pour la promo d’un film, fini les musiques intempestives qui donnaient à cette partie de la Côte d’Azur des airs cariocas, fini les monstres de Troma qui distribuaient des flyers — même leur patron, le très sympathique Lloyd Kaufman et ses chemises à rayures, devient invisible —, fini les statues humaines restant des heures sans bouger, fini les dames panthères, fini le petit vieux qui, tous les ans, sculptait son même bout de bois, fini les airs de fête. Vous allez rétorquer qu’en matière de sécurité, toute cette animation n’était pas facile à gérer. C’est vrai et la sécurité, nécessaire et très présente, en rajoute sans doute aussi dans l’absence d’esprit festif.

 

Alex Lutz, lors de la présentation de « Guy » en clôture de la Semaine de la critique (Photo JCL)

 

Et puis, je vous entends, vous, là, non pas vous, l’autre, derrière… Oui, je suis à Cannes pour voir des films. C’est vrai. Mais tout ce que je vous ai raconté et qui a aujourd’hui disparu n’a jamais empêché de voir des films, bien au contraire. Alors oui, j’ai vu des films cette année. Et des bons ! Car Cannes 2018 se révèle un bon cru. Citons, dans la sélection officielle, Everybody Knows d’Asghar Farhadi, BlacKkKlansman de Spike Lee, Dogman de Matteo Garrone, Capharnaüm de Nadine Labaki, En guerre de Stéphane Brizé et, hors compétition, Solo : A Star Wars Story de Ron Howard. On retiendra encore Les chatouilles d’Andréa Bescond et Éric Métayer (Un Certain Regard), attachant réquisitoire contre la pédophilie, étouffant, insupportable, émouvant, provoquant toutes sortes d’émotions sauf l’indifférence et Guy d’Alex Lutz à la Semaine de la critique. Laquelle avait misé cette année sur les films réalisés par des acteurs puisque Paul Dano l’avait ouverte avec son Wildlife et c’est l’attachant Guy qui la clôturait. Dans ce portrait tout en finesse d’un vieux chanteur ringard, Lutz montre une fois de plus son talent à se grimer, à trouver des tics, des regards qui le rendent infiniment plausible dans le rôle. Il fait aussi état d’une réelle qualité, enrichissant son propos d’une quantité de détails amusants qui en disent long sur la psychologie du personnage.

 

 

Mais revenons à la sélection. Si l’on peut s’étonner, pour Everybody Knows, film d’ouverture du festival, qu’Asghar Farhadi ait planté sa caméra dans un petit village espagnol quelque part au nord de Madrid — ses précédents films étant tournés en Iran et en France —, on retrouvera toutefois là un thème souvent exploré par le cinéaste : celui du secret de famille. Farhadi a opté cette fois-ci pour un film choral (l’action se déroule autour d’un mariage et de ses nombreux participants) et son sujet, familial et policier, captive notre attention jusqu’à ne plus nous lâcher jusqu’au dénouement. S’il est mis — et c’est normal — en avant, le couple vedette (Penelope Cruz et Javier Bardem) ne fait pas pour autant de l’ombre aux autres interprètes. À commencer par Ricardo Darin qui impose, de film en film, une présence indéniable. Mais l’on dira tout autant de bien des nombreux autres interprètes.

 

 

Autre bonne surprise, présentée celle-là hors compétition, Solo : A Star Wars Story nous ramène aux origines de la saga. Non seulement par son personnage principal, qui nous fait découvrir un Han Solo jeune, mais aussi du fait que les acteurs, dont Woody Harrelson, ont quelque chose à jouer, sans être de simples figurants perdus dans un flot d’effets spéciaux. Enfin, rappelons que le scénario de Solo est dû aux plumes de Lawrence Kasdan, à qui l’on devait L’Empire contre-attaque et Le retour du Jedi, et à son fils Jon Kasdan. Moins manichéen (les gentils et les méchants, même s’ils sont désignés, peuvent changer de camp au gré des péripéties) et plus humoristique que les derniers épisodes puisqu’aucun enjeu moral n’est mis en avant, ce spin-off très plaisant n’inflige pas aux spectateurs ce qu’ils auraient pu craindre : une vision trop disneyenne. Pourtant, sorti en même temps sur les écrans nationaux, le film ne semble pas marcher. Sans doute le trop plein de déclinaisons d’un même sujet commence-t-il à se faire ressentir ? Dommage pour Solo, isolé dans une machinerie parfaitement huilée qui jusqu’ici fonctionnait et qui, du coup, porte bien son titre.

 

Honoré par le Grand Prix, BlacKkKlansman n’est pas à proprement parler une surprise, Spike Lee étant un cinéaste qui compte. Cette histoire d’un policier noir, Ron Stallworth, aidé d’un collègue blanc, Flip Zimmerman (joués par les excellents John David Washington, le fils de Denzel, et Adam Driver) qui bernent le Ku Klux Klan dans les années soixante-dix est déjà réjouissante en soi (et inquiétante aussi, tant l’abomination du Klan est bien rendue), avec cet hommage à la blaxploitation. Elle comporte aussi son lot d’émotion, entre autres avec le passage joué par l’immense Harry Belafonte. Le cinéaste oppose deux discours radicaux : celui des Black Panthers et celui du Klan. Et offre un entre-deux surprenant : les Noirs ont beau avoir leurs raisons de ne pas aimer les Blancs, ils ne pourront pas s’en débarrasser et devront plutôt essayer de vivre avec eux. Mais là où Spike Lee est vraiment très fort, c’est quand il relie cette histoire véritable survenue au policier Ron Stallworth il y a quarante ans au drame de Charlottesville, en août 2017. Suite à une grosse manif du Klan et autres partis néo-nazis, la voiture d’un suprémaciste blanc avait foncé sur une foule d’opposants, tuant une femme et faisant de nombreux blessés. Trump avait alors fait l’affront, au moyen d’un de ces fameux tweets, de dresser un parallèle entre l’extrême droite qui défilait et les antiracistes qui s’y opposaient. Spike Lee a le courage de tourner du cinéma contemporain qui ne met pas seulement en cause des attitudes du passé mais les place en vis-à-vis avec des événements d’aujourd’hui. Ce qui, l’air de rien, démolit le discours pacifiste du flic incarné par J.D Washington : quarante après, rien n’a changé et les racistes pensent qu’ils ont toujours le droit de tuer pour une histoire de couleur de peau !

 

 

Nadine Labaki, avec Capharnaüm, a obtenu le Prix du jury et beaucoup de bruits de couloirs la plaçaient, en cette fin de festival, en bonne position pour la Palme d’or, finalement attribuée à Une affaire de famille de Kore-Eda Hirokazu — d’autres détestaient aussi son traitement mélodramatique mais que serait Cannes sans polémiques et avis contradictoires. L’une des grandes forces du film, comme pour Dogman, tient en son interprétation. Zain al-Rafeea, petit bonhomme débrouillard de 12 ans livré à lui-même dans les rues de Beyrouth et qui va porter plainte contre ses parents de l’avoir mis au monde, de même que le reste du casting ne jouent pas : ils sont. Capharnaüm parle de réfugiés syriens (ce qui a déplu au Hezbollah), de dureté de la vie qui fait que chacun se démerde comme il peut sans se préoccuper des autres, tous ayant leurs raisons — parfois tordues — de mal agir. Nadine Labaki choisit de ne pas être misérabiliste grâce à son petit acteur si plein d’humour. La misère est pourtant présente du début à la fin, sans solution.

 

 

Dogman a donc permis à son principal interprète, Marcello Fonte, d’obtenir le prix d’interprétation masculine. En sortant du film de Matteo Garrone, on se disait que ce ne serait que justice qu’il l’obtienne. Fonte est un inconnu, passé dans quelques films sans que vraiment on le remarque. Ici, il éclate littéralement, tenant tout le film sur ses maigres épaules. Car le bonhomme est tout petit et maigrichon et son personnage doit tenir tête à un Goliath effrayant. Amoureux des chiens, dont il a fait son métier, le héros de Dogman vivote dans une petite ville proche de Naples. La description de ce prolétariat prêt à n’importe quel mauvais coup est passionnante : Garrone ne juge pas, constatant seulement qu’il faut survivre dans cette station balnéaire au rabais et désertée depuis longtemps par le tourisme. Son film est âpre, cruel et tendre tout à la fois. Humain, surtout ! Et Garrone peut être fier d’avoir mis sur le devant de la scène Marcello Fonte, comédien formidable.

 

 

C’est encore un autre acteur que l’on remarque dans En guerre, qui lui aussi a obtenu un prix d’interprétation en 2015. Vincent Lindon retrouve Stéphane Brizé dans un sujet social qui ressemble, à première vue, à La loi du marché. Sauf qu’En guerre est un film qui relève la tête, un film de lutte, avec des personnages qui refusent de subir cette fameuse loi du marché. Seul professionnel du casting, Lindon est un syndicaliste CGT (le syndicat n’est jamais cité que par des brassards et des drapeaux) qui se bat avec ses camarades contre la fermeture d’une usine. Brizé filme le délitement, les tiraillements entre les différents syndicats, les coups de bluff de la direction, la façon qu’a le gouvernement de vouloir s’occuper de tout cela sans rien faire, la poudre aux yeux jetée au quotidien, les doutes et la ténacité dans la lutte, le tout en images semblant être volées au cours de meetings et de réunions. Bien que profondément pessimiste, En guerre allume quelques lueurs d’espoir, cet espoir si absent de La loi du marché.

Jean-Charles Lemeunier



Palmarès


Palme d’or : Une affaire de famille de Kore-Eda Hirokazu ;

Grand prix : BlacKkKlansman de Spike Lee ;

Prix du jury : Capharnaüm de Nadine Labaki ;

Prix d’interprétation masculine : Marcello Fonte dans Dogman de Matteo Garrone ;

Prix de la mise en scène : Cold War de Pawel Pawlikowski ;

Prix du scénario ex-æquo : Alice Rohrwacher pour Heureux comme Lazzaro, Jafar Panahi
 pour Trois Visages ;

Prix d’interprétation féminine : Samal Yeslyamova dans Ayka de Sergey Dvortsevoy ;

Palme d’or spéciale : Le livre d’image de Jean-Luc Godard ;

Caméra d’or : Girl de Lukas Dhont (Un Certain Regard) ;

Le jury de la CST a décerné le prix Vulcain de l’artiste-technicien 2018 à Shin Joom-Hee, le directeur artistique de Burning, pour sa contribution exceptionnelle à la caractérisation des personnages.

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Une réflexion sur “Cannes 2018 : Quelle gueule d’atmosphère !



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