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L’expérience est simple. Prenez une personne de votre choix — votre mère, votre sœur, votre épouse, votre copine, votre fille — et parlez-lui d’un film réalisé par Robert Redford et interprété par Brad Pitt et vous verrez aussitôt le regard s’allumer, le teint rosir, la respiration devenir plus intense. Rien n’y fera, vous aurez beau inventer les pires calomnies, elles se pâmeront. Toutes.

Alors, parce que Pathé sort le DVD et le Blu-ray, quand vous vous mettez « enfin » — c’est elles qui le disent — à regarder A River Runs Through It (1992, Et au milieu coule une rivière), le film de Redford interprété par Brad Pitt, vous vous dites que vous allez ricaner, à leur oreille murmurer quelques insanités — il l’a bien fait à celles des chevaux — ou sans doute vous assoupir. Mais finalement, non ! Vous ne prenez pas la mouche à regarder ces histoires de pêche et entrez volontiers dans cette chronique de gens ordinaires du Montana (et c’est bien là le titre de la première réalisation de Redford, Ordinary People, en 1980) que vous vous plaisez à suivre.

 

Il semble bien que, dans le Montana (un état dont Redford n’est pourtant pas natif), le sport national soit donc la pêche à la truite. Le cinéaste s’est basé sur l’autobiographie de Norman Maclean, La rivière du sixième jour, et l’on sait que le formidable Richard Brautigan en a fait le sujet de son premier roman, La pêche à la truite en Amérique, écrit en 1961 et publié six ans plus tard.

Missoula, la ville du Montana où se déroule le récit, a une valeur symbolique. C’est là en effet que de nombreux écrivains sont passés ou ont élu domicile, beaucoup pour enseigner à l’Université du Montana : outre Maclean, on peut citer Richard Brautigan, Raymond Carver, Jim Harrison, James Crumley, Richard Ford, James Welch, Richard Hugo, James Lee Burke, William Kittredge (qui a produit Et au milieu)…

 


Ces gens ordinaires chers à Redford mais aussi à la plupart des écrivains de cette « école du Montana » n’ont, comme le signale Maclean, « pas de ligne claire entre la religion et la pêche à la mouche ». Le film suit le parcours des deux fils du pasteur local (Tom Skerritt), Norman et Paul, joués enfants par Joseph Gordon-Levitt (qui avait alors 11 ans) et Vann Gravage et, adultes, par Craig Sheffer et Brad Pitt. Le père, qui initie ses deux gamins à la pêche, leur fait écouter la rivière. La voix du narrateur (c’est celle de Robert Redford) précise : « La rivière a creusé son lit au moment du grand déluge, elle recouvre les rochers d’un élan surgi de l’origine des temps. Sur certains des rochers, il y a la trace laissée par les gouttes d’une pluie immémoriale. Sous les rochers, il y a les paroles, parfois les paroles sont l’émanation des rochers eux-mêmes. » Cette simplicité, ce bon sens marqué par la religion, est au centre du film, avec la beauté des paysages photographiés par Philippe Rousselot, remercié pour cela par un Oscar — et l’on connaît les partis-pris écologistes de Redford. Malgré tout, la description de cette petite communauté présente une partition qui n’est pas sans bémol. Ainsi, cette société de gens charmants est-elle gangrénée par le jeu.

 

Le rythme du film semble suivre le cours de la rivière, tantôt lent et tantôt agité, pris de soubresauts, comme si soudain le scénario était emporté par des rapides avant de reprendre une progression plus normale. Redford insiste sur la connivence entre les personnages, surtout quand ils se retrouvent au bord de la rivière. Alors, le père et ses deux fils n’ont pas besoin de beaucoup se parler pour être au diapason. Et lorsque des intrus se glisseront parmi eux, comme le frère (Stephen Shellen) de la chérie de Norman (Emily Lloyd), le plaisir ne sera plus là. Pourtant, Brad Pitt, le petit frère, continuera d’échapper au grand pour mieux garder ses secrets.

Avec son scénariste Richard Friedenberg, Redford prend plaisir autant à ces emballées – la descente des rapides, la voiture qui fonce dans un tunnel dans le noir total, la boîte où Brad Pitt va jouer – qu’aux instants où le temps semble suspendu. Autant de plaisir à changer de ton et passer de l’humour au drame. Comme si le film avait lui-même deux versants, au même titre que cette famille Maclean dont l’aîné est respectueux des codes et finira par devenir écrivain et dont le cadet est beaucoup plus insouciant, téméraire, en quête de danger. Ce cadet est incarné avec beaucoup de force par Brad Pitt, dont c’était l’un des premiers rôles importants (la même année, il jouait le flic de Cool World, passé dans un monde parallèle peuplé de personnages de cartoons). Un Brad Pitt attachant, séducteur, plombé par un désir inavouable d’un ailleurs qu’il ne peut atteindre. Curieusement, pour nous spectateurs d’aujourd’hui, c’est ce quotidien baigné de lumière et de verdure, coloré de sépia par le temps — l’action se déroule dans les années vingt et trente — qui nous semble un ailleurs disparu, un paradis perdu digne de Milton.

Jean-Charles Lemeunier

Et au milieu coule une rivière
Année : 1992
Titre original : A River Runs Through It
Origine : Etats-Unis
Réal. : Robert Redford
Scén. : Richard Friedenberg d’après Norman Maclean
Photo : Philippe Rousselot
Musique : Mark Isham
Montage : Robert Estrin
Avec Craig Sheffer, Brad Pitt, Tom Skerritt, Brenda Blethyn, Emily Lloyd, Stephen Shellen, Joseph Gordon-Levitt, Vann Gravage…

Sortie en DVD et Blu-ray chez Pathé le 24 mai 2017 (édition restaurée).

Le film sera également présenté dans la sélection Cannes Classics.

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