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Il a bien dû se marrer, Herbert George Wells, quand en 1897 il publie son Invisible Man. Parce qu’entre nous, après le Jekyll & Hyde de Stevenson, sorti en 1886, qui, frustré par les relations distanciées qu’il entretenait avec les dames de la haute société victorienne, se rabattait sur les prostituées (shocking !), le sien de héros, à H.G., se balade à poil dans les rues de Londres. Ben oui puisque, devenu invisible et ne voulant pas qu’on le voit, il est bien obligé d’ôter ses vêtements pour parvenir à ses fins.

De ce chef-d’œuvre littéraire britannique, James Whale tire un chef-d’œuvre cinématographique américain. Et les spectateurs de 1933 devaient bien soupirer à l’idée qu’existe un jour une femme invisible. Leurs attentes ont été comblées en 1940 car, comme tout grand succès hollywoodien — et les monstres de l’Universal ont tous attiré un nombreux public dans les salles —, L’homme invisible a eu droit à plusieurs suites. Mort en 1946, Wells avait d’ailleurs accepté l’idée que la compagnie américaine décline ainsi son héros et a pu voir toutes ses aventures, à l’exception de la dernière mouture, parodique, avec Abbott et Costello.

Ce sont celles-là — quatre en tout auxquelles s’ajoute l’habituelle comédie des deux nigauds, qui se sont frottés d’une manière désespérante à toutes les créatures effrayantes de la compagnie — qu’Elephant Films se fait un malin plaisir à rendre enfin visibles. Voici donc que débarquent enfin en DVD et Blu-ray The Invisible Man Returns (1940, Le retour de l’Homme invisible) de Joe May, The Invisible Woman (1940, La femme invisible) d’Edward Sutherland, Invisible Agent (1942, L’agent invisible contre la Gestapo) d’Edwin L. Marin, The Invisible Man’s Revenge (1944, La revanche de l’Homme invisible) de Ford Beebe et Abbott and Costello Meet the Invisible Man (1951, Deux nigauds contre l’Homme invisible) de Charles Lamont. Une fois de plus Elephant Films a su dénicher dans sa caverne d’Ali Baba, après les suites de La Momie, de Frankenstein et de La Créature du lac noir, toutes ces curiosités placées sous le haut parrainage d’H.G. Wells.

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Remontons un peu la chronologie comme Guitry les Champs-Élysées. En 1933, le Dr Jack Griffin (Claude Rains) inventait un sérum capable de rendre invisible. Hélas, l’innovation scientifique n’était pas sans danger puisqu’elle changeait le comportement de l’expérimentateur au point de le rendre méchant et dangereux. Ce qui était d’ailleurs une idée des scénaristes du film de Whale, R.C. Sherriff, Philip Wylie et Preston Sturges, qui s’éloignaient là du roman originel dans lequel le scientifique avait, dès le départ, soif de pouvoir. Donc, invisible et méchant, telles allaient être les caractéristiques du personnage appelé à de nombreuses et nouvelles aventures. On retrouve aux génériques des trois premières (Le retour de l’homme invisible, La femme invisible et L’agent invisible) le nom du scénariste Curt Siodmak, frère du cinéaste Robert Siodmak. Tout aussi doué que son frangin, Curt vient de traverser une période difficile où, fuyant l’Allemagne nazie, il séjourne et écrit des scénarios dans plusieurs pays, souvent rejeté (par la Suisse et l’Angleterre). Il parvient finalement à s’installer aux États-Unis en 1937 où, déjà auteur de romans de science-fiction, il rejoint les écuries de la Paramount — il y travaille à des nanars du style Toura, déesse de la jungle — puis de l’Universal où l’un des premiers films qu’il écrit est Le retour de l’Homme invisible, pour son compatriote Joe May, cinéaste qui, lui aussi, a fui les nazis. Et invisible, gageons que Curt aurait aimé l’être, à l’époque où il était chassé d’un pays à l’autre. À ses côtés, pour le scénario du Retour de l’Homme invisible, Lester Cole, futur blacklisté pour ses idées progressistes, a peut-être amené toutes les idées sociales du film. Rappelons que l’un des personnages (incarné par John Sutton) n’est autre que Frank Griffin, frère du précédent homme invisible. Pour sauver de la mort son ami Vincent Price, faussement accusé d’un meurtre, il le rend transparent. Or, Price est le patron d’une mine et la caméra s’amuse à marquer les différences sociales entre les patrons et les ouvriers. De même, Cole et Siodmak donnent un certain relief au personnage de Spears (Alan Napier), un petit chef que sa promotion a rendu infâme.

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De ce film plutôt bien foutu, on retiendra essentiellement l’humour et les effets spéciaux, signés John P. Fulton, orfèvre en la matière. Il sera d’ailleurs nommé aux Oscars pour ce Retour de l’Homme invisible mais aussi pour La femme invisible et L’agent invisible. Les bonnes idées sont légion et souvent gonflées, telles cette séquence d’un combat dans le noir. May a fait ses classes avec le cinéma expressionniste et son chef-opérateur, Milton Krasner, sait tirer parti des ombres et des lumières. Quant à l’humour, il ne cesse d’insister sur le fait que l’Homme invisible est obligé d’être nu pour disparaître complètement. D’où ses plaintes par rapport au froid et ses éternuements. Mais la nudité du personnage principal va prendre encore plus de sens avec l’aventure suivante, tournée la même année.

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La prochaine victime du sérum inventé par le Dr Griffin va en effet être une femme. En 1940, alors que règne en maître le code de censure Hays, on sait ce que cela signifie. Que les scénaristes (Siodmak et May pour l’histoire du départ, auxquels s’ajoutent les plumes de Gertrude Purcell, Robert Lees et Fred Rinaldo) vont faire pas mal de facéties sur le sujet, tourner autour du pot, en parler franchement sans rien montrer, en montrer un peu en disant que c’est normal vu le sujet, bref vont s’amuser, nous amuser et faire tourner en bourriques les pauvres Will Hays, Joe Breen et tous leurs sbires aux ciseaux aiguisés. Ajoutons que les trois scénaristes, Purcell, Lees et Rinaldo, ont eu des accrochages avec les maccarthystes. Si les deux seconds ont été blacklistés, la première dut s’acquitter de quelques dénonciations pour avoir la paix.

La femme invisible dont il est question dans le film n’a plus rien à voir avec ses prédécesseurs. L’invisibilité a été inventée par un vieux savant un peu perché qu’incarne John Barrymore avec suavité. Affublé d’une perruque blanche et de moustaches de la même couleur, un lorgnon sur le nez et un accent difficilement identifiable mais fortement prononcé, le grand séducteur se plaît à bouleverser son image. Comme il désire renflouer son bienfaiteur ruiné (John Howard), Barrymore va publier sur un journal une petite annonce à la recherche d’un cobaye pour ses expériences d’invisibilité. Lequel va être la jolie Virginia Bruce. Ajoutons que, pour la question qui nous préoccupe présentement, la belle Virginia n’est pas une débutante. Dans l’incroyable Kongo (1932) de Bill Cowen, une des perles des films Pré-Code, Virginia n’hésitait pas, au cours d’un combat, à se dénuder partiellement. En 1940, censure oblige, elle jouera de la suggestion. Ainsi quand, parce que John Howard doute de sa beauté (après tout, pourquoi a-t-elle choisi de devenir invisible ? Sans doute parce qu’elle est moche), l’actrice va enfiler des bas visibles sur des jambes invisibles, l’érotisme est à son comble. Et tout le reste n’est bien sûr qu’allusions. D’autres exemples ? Barrymore prévient sa jolie invisible que le produit injecté et l’alcool ne font pas bon ménage. Bon, Virginia picole et tombe raide au sol. Comment la retrouver ? John Howard tend les mains et réfléchit que la jeune femme étant nue, il risque de frôler des parties du corps que la morale réprouve. Donc, il hésite.

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Signée par Eddie Sutherland, formé aux meilleures écoles du rire (il a travaillé avec Chaplin et dirigé W.C. Fields, Laurel et Hardy, Charlie Ruggles et Abbott & Costello) et de l’érotisme (il a épousé Louise Brooks et tourné avec Mae West), La femme invisible est une comédie trépidante, de celles que l’on peut qualifier de screwball tant le rythme est à la base de tout, et que l’on pourrait rapprocher d’un chef-d’œuvre du genre, Arsenic and Old Lace (Arsenic et vieilles dentelles), que Frank Capra tourne en 1941 mais qui ne sortira que trois ans plus tard. On y retrouve des héros sympathiques, des personnages loufoques et des gangsters complètement barrés. Et dans The Invisible Woman, ils le sont, barrés ! Obéissant aux ordres d’Oskar Homolka, perruque huilé sur le crâne, qui veut voler la formule d’invisibilité, voilà que débarquent Edward Brophy, Donald MacBride et Shemp Howard (un des Stooges), trois abrutis à l’intelligence bien au-dessous du niveau de la mer. Effets spéciaux, toujours de Fulton, et crétineries font le reste, qui font de cette Femme invisible un savant dosage de comédie, de fantastique et de détournements de la censure.

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Le sérum d’invisibilité n’a pas fini de faire parler de lui. D’autres films viendront encore, dont nous reparlerons dans notre second épisode.

Jean-Charles Lemeunier

Le retour de l’Homme invisible de Joe May, La femme invisible d’Edward Sutherland, en combo Blu-ray + DVD : sortie chez Elephant Films le 21 septembre 2016.

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