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Un héros qui se nomme Rien, c’est déjà quelque chose ! Et quand ses aventures sont contées par Paul Verhoeven, on ne peut que foncer ! À l’heure où le cinéaste hollandais entame une nouvelle carrière française avec Elle, BQHL Éditions sort en DVD Spetters, un de ses fleurons made in Zuid-Holland. Un must !

Il faudrait se remettre dans le contexte. Nous sommes en 1980 et, au moment où il signe Spetters, Paul Verhoeven n’a pas entamé sa brillante et subversive carrière américaine. Il tournera encore dans son pays un téléfilm et De vierde man (1983, Le quatrième homme) avant d’enchaîner avec Flesh + Blood (1985, La chair et le sang), RoboCop (1987), Total Recall (1990), Basic Instinct (1992), Showgirls (1995) et Starship Troopers (1997), une suite sans fautes et sans fausses notes. À cette même époque, 1980, deux de ses interprètes, Rutger Hauer et Jeroen Krabbé, n’ont pas traversé l’Atlantique pour jouer les méchants dans les blockbusters ricains. Hans von Tongeren, l’interprète de Rien, aura moins de chance que ses deux collègues. Spetters sort en Hollande le 28 février 1980 et un an plus tard aux USA. Le 25 août 1982, à l’âge de 27 ans, Tongeren choisit la mort. Il venait de jouer dans un film américain auprès de Daryl Hannah, Summer Lovers, et devait incarner un suicidaire dans son prochain rôle. La réalité a dépassé la fiction.

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Nous sommes donc en 1980 et Verhoeven invente beaucoup de choses. Déjà, il prouve à la face du monde qu’un cinéma néerlandais existe et ça, depuis Turks fruit (1973, Turkish délices) et Keetje Tippel (1975), deux films qui l’ont fait repérer par les critiques non-hollandais. Il prouve aussi qu’il peut tout se permettre, entre autres par rapport aux questions sur la sexualité qui chatouillent tellement, tout en restant un réel auteur. Parce que de quoi parle Spetters, finalement ? D’une bande de copains branchés sur les courses de moto — Rien rêve de devenir champion. Des jeunes d’une vingtaine d’années qui passent de la mécanique aux pistes de danse — La fièvre du samedi soir est dans tous les esprits et l’allusion ici est très précise. Et de la piste aux filles. Mais chez Verhoeven, il ne s’agit pas de faire frissonner les rideaux par une brise légère tandis que deux visages ou deux corps se rapprochent sur fond de Righteous Brothers. Non, notre homme assume son cinéma prolo. Ses héros sont de braves types qui n’assurent pas tout à fait avec leurs conquêtes, à l’opposé des schémas hollywoodiens. Et quand un nouveau jupon se pointe à l’horizon — et il est porté par la sémillante Renée Soutendjik qui, dans le film, tient une baraque à frites —, voilà que nos motards en perdent les pédales et se disputent le cœur… pardon, le corps de la belle. Pour décider duquel d’entre eux va faire du gringue à la damoiselle sans porter ombrage à ses potes, ils optent pour une version optimisée de la courte paille, en l’occurrence la plus longue. Et Verhoeven filme tout cela simplement, sans appuyer de vulgarité une séquence qui, à plus forte raison en 1980, risque de ne pas faire l’unanimité.

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On s’en rendra mieux compte par la suite, avec Basic Instinct et Showgirls, Verhoeven n’y va pas par quatre chemins lorsqu’il est question de sexe. Il le filme frontalement. Aujourd’hui, appelez cela la mode ou le relâchement des mœurs, les scènes explicites ont envahi les films grand public. Verhoeven se pose donc en précurseur. Et se refuse à juger qui que ce soit, pas plus la fille qui vend son corps à un flic contre une autorisation de stationnement que ceux qui recherchent le sexe à défaut du grand amour. C’est d’ailleurs pour cette raison que Verhoeven est resté un grand cinéaste. Il ne donne aucune leçon de morale et cette liberté qu’il affichait dès ses débuts, il la garde aujourd’hui toujours en ligne de mire.

Le cinéaste pose sur ses personnages un couvercle de désespoir. Qu’ils aient des parents attentionnés ou sévères, qu’ils aient ou pas un but dans l’existence, celle-ci n’est pas toujours très rose. Ce qui est aussi dû au climat peu tempéré du coin. Si l’on s’amuse à chercher sur Reverso, « spetters » en hollandais signifie « éclaboussures » et ces jeunes gens le sont, éclaboussés : par la recherche d’un idéal qui s’enfuit, par la recherche d’une sexualité qui leur échappe — il est également question d’homophobie et d’homosexualité —, par la recherche d’argent ou tout simplement de quiétude. « La vie est une croquette », remarque Renée Soutendjik en citant son propre père qui, semble-t-il, en connaissait un brin tant en matière de vie que de croquettes : « Quand on sait ce qu’il y a dedans, on n’en veut plus ! » Ce dialogue philosophique, et c’est là tout l’art de Verhoeven qui déclencha les foudres de ses détracteurs, a lieu pendant que la belle dame est au lit et joue avec le sexe de son amant. La phrase a d’autant plus de sens qu’un peu plus tard, on entend « C’est pareil partout ».

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Que reste-t-il donc à la portée de nos jeunes gens ? Des rêves de gloire ou de départ inaccessibles ? Dieu, peut-être, mais là encore, le cinéaste montre qu’on ne peut pas compter sur lui. On l’a dit, il ne juge personne et agit lui-même, dans la réalisation de son propre film, comme le font ses personnages. Dans l’interview livrée en bonus, dans laquelle il raconte ses démêlés avec le public et la critique pour cause de trop grande liberté, Verhoeven explique qu’il a conçu la séquence de la course de motos de la même manière que celle des chars dans le Ben-Hur (1959) de William Wyler, pour qu’elle soit efficace. Mais il ne rêve pas : il sait qu’il n’avait pas les mêmes moyens. Sa course est fauchée et garde malgré tout les qualités de son modèle. Spetters ne se pose pas comme le Ben-Hur du pauvre mais comme un film qui s’interroge tout à la fois sur des questions de mise en scène et sur les problèmes de la Hollande, de la société pourrait-on élargir, et qui, plus de 35 ans après, reste passionnant.

Jean-Charles Lemeunier

Spetters
Année : 1980
Titre original : Spetters
Pays : Hollande
Réalisateur : Paul Verhoeven
Scénario : Gerard Soeteman
Photo : Jost Vacano
Musique : Tom Scherpenzeel
Montage : Ine Schenkkan
Durée : 120 minutes
Avec  Hans van Tongeren, Renée Soutendjik, Toon Agterberg, Maarten Spanjer, Marianne Boyer, Jeroen Krabbé, Rutger Hauer…

« Spetters » en DVD nouveau master HD sorti depuis le 8 juin 2016 par BQHL Éditions (en partenariat avec les studios MGM).

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