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On accède à la cavité en s’enfonçant au cœur d’une vallée appartenant à la commune de Vallon-Pont-d’Arc, en Ardèche, entre plusieurs à-pic rocheux. C’est là, dans le sud de la France, que trois spéléologues découvrent, le 18 décembre 1994, une grotte ancienne que le temps a sournoisement refermée et dissimulée au regard des hommes. A l’intérieur, ils tombent sur des merveilles de peintures rupestres, tracées par des chasseurs-cueilleurs de la période aurignacienne, il y a plus de 30 000 ans : une collection de plus de quatre cents animaux, des peintures riches dans leur traitement esthétique, avec définition de perspectives et usage des volumes rocheux, des techniques utilisées encore plus de 20 000 ans plus tard dans la société préhistorique. Et surtout, le surgissement étonnant d’un art pariétal plus ancien que tout ce qui était connu jusqu’alors, la marque d’un vrai regard artistique de la part de ces hommes qui foulèrent le sol bien avant l’invention de l’écriture. Les dernières datations au carbone 14 renvoient en effet à une époque plus reculée, environ 36 000 ans avant J.-C., remettant en cause les connaissances des historiens autant que des experts en art. La grotte Chauvet, du nom d’un des trois spéléologues, n’est pas seulement une merveille du paléolithique, contenant des peintures deux fois plus vieilles que celles de Lascaux ; elle renseigne aussi sur les premiers ébats artistiques de nos ancêtres.

Le souterrain n’étant accessible qu’aux scientifiques, pour des raisons de préservation, et en attendant l’édification d’une réplique qui sera ouverte au public en 2014, la seule manière de le visiter reste d’accompagner les techniciens de Werner Herzog dans les méandres muséifiés, grâce à ce classieux documentaire. La chance offerte à Herzog par les conservateurs de la grotte, parmi lesquels l’éminente Dominique Baffier et l’archéologue Jean-Michel Geneste, est tout bonnement inestimable, et il n’est pas dit que quiconque pourra reproduire de sitôt pareil exploit.

Le voyage qui nous est proposé dans La Grotte des rêves perdus est sans équivalent. D’abord parce que le site lui-même est exceptionnel, et que sa découverte prouve qu’il est encore possible de trouver, dans ce monde partout occupé par l’homme, des lieux restés vierges durant des dizaines de millénaires. En cela, la grotte Chauvet ressemble à un temple secret, enfoui dans les profondeurs de la roche, protégé de l’extérieur par le hasard des éboulements qui en clôturèrent l’entrée avant que naissent les prémisses de la civilisation moderne. Le cinéma aime à imaginer de ces endroits impénétrables, objets de tous les fantasmes. Dans la dernière production de James Cameron, Sanctum, des spéléologues parcouraient les entrailles de la Terre, traversant des cavernes qu’aucun œil n’avait pu observer jusque là. Mais ici, la grotte est réelle et son exploration concrète. L’authenticité de la roche a largement dépassé la facticité de l’imagination.

Afin de rendre compte au mieux des trésors rupestres de la grotte, Werner Herzog a décidé d’en capter les images à l’aide d’une caméra 3D, et ce afin de projeter à l’écran une représentation la plus exacte possible de la haute technicité des dessins. Au fil des salles, nous découvrons ainsi que les artistes du paléolithique ont travaillé non pas contre la roche, mais avec elle, profitant des volumes pour donner de la perspective à leurs reproductions animales. Parfois, ils ont triché avec l’authenticité, ainsi cet animal affublé de huit pattes pour lui octroyer une dynamique de mouvement. Malgré les contraintes spatiales – obscurité, plafond bas, obligation de ne pas quitter une mince passerelle pour ne pas fouler le sol fragile – Herzog se promène dans les différentes salles de la grotte et s’arrête pour filmer longuement une figure, ici un cheval, là un bison, là encore une étrange Vénus confondue dans une forme animale. La lenteur de son parcours, la solennité de son approche et l’usage constant de la musique transforment derechef ce lieu en un sanctuaire mystique, dans lequel les scientifiques sont autant d’humbles pèlerins.

A l’exploration souterraine, Herzog ajoute quantité d’interviews des acteurs du site, qui nous en apprennent plus sur le mode de vie des Sapiens de ces temps éloignés. Parmi eux, il faut saluer la présence de deux personnages étranges : l’archéologue Wulf Hein, spécialiste des outils préhistoriques qu’il reconstitue, notamment une flûte de l’âge glaciaire avec laquelle il joue les premières notes de l’hymne américain ; et Maurice Maurin, « nez » de parfumeur, ancien président de la Société Française des parfumeurs, qui hante le site à la recherche des odeurs reconnaissables pouvant dissimuler d’autres grottes comme celle de Chauvet. La singularité de certains de ces personnages offre au documentaire un parfait équilibre entre le sérieux de la découverte et l’enthousiasme quelque peu enfantin des scientifiques. L’homme préhistorique, si peu connu, ne revit jamais si bien que lorsqu’un archéologue tente de reconstituer devant nos yeux une séance de chasse à l’aide d’un lance-épieu rudimentaire. Son lamentable fiasco est à la mesure de la force que devaient posséder nos ancêtres.

Avec son inimitable style philosophique, Herzog, aidé par une profondeur de champ exceptionnelle due à un usage parfaitement immersif du relief, parvient à faire revivre un site dominé par la mort. Il nous fait prendre conscience du fossé qui sépare la théorie de la réalité dans le domaine des études préhistoriques, puisque la grotte Chauvet remet en cause une partie des connaissances scientifiques jusque là acquises, par exemple en ce qui concerne l’évolution linéaire de l’art : on pense traditionnellement que la technique artistique découle d’une lente évolution dont les peintures rupestres de Lascaux seraient un jalon, mais la présence de dessins si travaillés renverse ces acquis. De même, nous sommes invités à nous questionner sur la pérennité de l’œuvre d’art, et sur la façon qu’a l’homme, depuis ses plus lointains ancêtres, d’en passer par la création pour laisser son empreinte sur le monde.

Indéniablement, la force de La Grotte des rêves perdus procède de la collision entre ces marques antédiluviennes de la création artistique, à la fois si primitives et si précises, et l’évolution technologique qui permet aujourd’hui à un cinéaste comme Herzog de pouvoir projeter ces images en relief, à destination d’un public émerveillé. Et, cependant, la parfaite adéquation entre la technique moderne et les volumes d’une grotte vétuste tend à faire croire qu’il n’y a pas tant, entre les Sapiens et nous, d’écart de volonté artistique, mais plutôt un fossé dans la communication et la médiatisation du contenu. Le goût du style, comme celui de la signature (nombre de peintres ont apposé des empreintes de leurs mains sur les parois), eux, ne semblent pas avoir changé.

Eric Nuevo

> Film sorti en salles en France le 31 août 2011

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