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Affiche du film de Wolfgang Murnberger

Le cinéma autrichien ne se résume pas qu’à la misanthropie vomitive d’Ulrich Seidel (l’ignoble Import / Export, dont Isabelle Régnier écrivait dans Le Monde que la surenchère dans la misère était telle, « qu’elle tend vers l’abstraction, […] ce qui […] fait la beauté du film » sic !), et c’est tant mieux. Ce mercredi sort dans nos salles une comédie noire aussi sympathique que loufoque et glaciale par moments. Sur ce dernier point, le contexte enneigé de l’histoire et les gueules qui parsèment le récit contribuent à renforcer l’effet « froid dans le dos » de l’entreprise, une entreprise qui, comme disait Rousseau, n’eut jamais d’exemple – en tous cas sur nos écrans. Programmé sous le titre The Bone Man lors du 1er Festival du Film policier de Beaune au printemps dernier (compte-rendu « à chaud » sur ce blog dans la rubrique concernée, mais aussi dans notre numéro en cours, VERSUS n° 16), Bienvenue à Cadavres-Les-Bains met en scène le personnage de détective apathique Simon Brenner, né de l’écrivain Wolf Haas et héros de pas moins de six romans policiers. Portées pour la troisième fois à l’écran par le même trio auteur-réalisateur-acteur/co-scénariste (après Komm Süsser Tod en 2000 puis Silentium ! en 2004, inédits chez nous), les enquêtes privées de l’ex-flic reconverti dans le cynisme et la migraine carabinée dépeignent un univers violent mais cocasse, où satire sociale et brutalité physique se disputent la première place d’un spectacle atypique, inclassable.

Dans Bienvenue à Cadavres-Les-Bains, Simon Brenner (Josef Hader, désabusé à souhait), est chargé par son « ami » Berti, concessionnaire peu scrupuleux, de retrouver les mauvais payeurs de voitures et de les faire casquer ou de leur confisquer leur bien à quatre roues. Parti débusquer en pleine campagne enneigée un dénommé Horvath qui reste introuvable (au contraire de sa New Beetle jaune citron), Brenner atterrit dans l’auberge de Löschenkohl, réputée pour son poulet frit à la viennoise (miam). Chargé d’une autre enquête au hasard d’une rencontre, le détective s’intéresse alors à l’inquiétant maître des lieux et aux sales histoires de famille qui se trament en cuisine.
Galerie de portraits détonants (des physiques marqués et marquants, dont celui de Birgit Minichmayr, ici serveuse-tenancière pour le moins magnétique que Brenner va séduire avec un panache étrange), peinture criminelle très couleur locale dopée aux caractéristiques culturelles et sociales de l’Autriche (proximité avec les pays de l’est, d’où l’omniprésence de mafieux russes dans l’intrigue, mais aussi intensité des rapports humains à la campagne), Bienvenue à Cadavres-Les-Bains s’intéresse davantage à la déambulation des figures tragi-comiques, toutes ambigües, qui défilent dans le Löschenkohl de jour comme de nuit. La ruralité du lieu de vagabondage de Brenner, horizons bouchés par la neige qui fond perpétuellement le cadre au blanc, contribue à une paranoïa et claustrophobie palpables, même en extérieurs. Partant d’un événement brutal dont la réalité ne nous sera révélée que bien tardivement, le polar de Wolfgang Murnberger (également co-scénariste) s’éloigne des codes du film noir européen pur et dur pour flirter avec la comédie macabre, l’étude de mœurs déjantée où, à l’image de cet aubergiste grand méchant malgré lui agissant de façon impulsive, les apparences et idées reçues (sur l’identité sexuelle, les gens de la campagne, l’argent et même l’amour) sont concassées sans ménagement, passées au broyeur – comme les os des maîtres-chanteurs russes.

Dans son apogée d’une horreur meurtrière (une véritable boucherie, donc), contrebalancée par une interaction ludique de tous les personnages (chacun court après sa reconnaissance tout en avançant masqué – géniale idée théâtrale, dramaturgique, du bal costumé aux trois quarts du film), Murnberger n’hésite pas à faire usage de la force du gore suggéré, convoquant incidemment tout un pan du cinéma de genre horrifique des vingt, trente, dernières années (Massacre à la tronçonneuse en tête, surtout avec ce crochet à « viande humaine »), mêlant avec jubilation et décalage typiquement européen, l’imagerie redneck psychopathe et les illustrations archétypales des dangers mortels des « trous perdus » par rapport à la ville. Plus grinçant qu’hilarant, ce traitement ne nous arrache pas des cris d’épouvante vu le genre « réaliste » abordé, mais la froideur ordinaire, presque bonhomme (!), avec laquelle il orchestre les événements les plus sordides ébranle notre position de « spectateur confortable ». À la lumière des horreurs récemment découvertes en Autriche (affaire Natascha Kampusch et réclusion forcée de trois filles par leur mère pendant sept ans près de Linz) et des arnaques russes de tout poil, Bienvenue à Cadavres-Les-Bains se révèle d’une proximité, d’une coïncidence, dérangeantes. Inutile d’y mettre votre main à couper, Brenner y a déjà perdu un doigt. En attendant un quatrième volet, apprend-on, de ses aventures hautes en couleur : rouge pour les effusions, jaune pour le rire…

Stéphane Ledien

> Sortie en salles le 2 septembre 2009


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