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Un jeune homme qui tente la dernière question, à 20 millions de roupies, de la version indienne de « Qui veut gagner des millions » ? Curieux sujet, a priori peu attrayant, aux antipodes des films sombres ou métaphysiques déjà réalisés par l’Anglais Danny Boyle. Et pourtant ; dès que le jeune homme, accusé de tricherie et interrogé par les policiers, raconte comment un garçon pauvre des bidonvilles de Mumbai a pu en arriver là, sur le plateau de l’émission la plus regardée en Inde, le récit prend une ampleur nouvelle à travers les souvenirs de cet anti-héros devenu icône d’espoir pour les millions d’habitants des quartiers misérables. L’émission n’est qu’un prétexte narratif à une biographie éclatante, partagée entre un parcours délicieux des contrées de l’Ouest de l’Inde (où se trouve Mumbai, anciennement Bombay, capitale économique du pays) et une relation triangulaire dont les trois sommets sont Jamal, son grand-frère Salim, et leur compagnon de déroute féminine Latika.

Slumdog Millionaire est l’adaptation d’un roman populaire de Vikas Swarup, au titre savoureux : « Les fabuleuses aventures d’un indien malchanceux qui devient milliardaire ». Le livre n’était pas encore sorti que Tessa Ross, directrice du département films et téléfilms de Channel 4, sur les conseils d’une amie qui en avait pu lire les épreuves, mit une option sur les droits d’adaptation ; c’était un pari et un risque, mais l’enthousiasme de Ross se transmit rapidement au scénariste Simon Beaufoy ainsi qu’au producteur Christian Colson. Jusqu’à Danny Boyle, rarement rebuté par les projets les plus marginaux. Tourner au cœur des bidonvilles indiens une fable moderne sur la trajectoire d’un enfant malchanceux ? Ce fut une expérience pour Boyle ainsi que pour ses comédiens, pour la plupart des Indiens ayant grandi dans les classes moyennes ou habitant en d’Angleterre, donc plus adaptés à la langue de Shakespeare qu’aux ruelles étroites des bidonvilles.

Pour nous, l’expérience est aussi visuelle : les différentes caméras utilisées par Boyle et son directeur photo, Anthony Dod Mantle, nous entraînent avec force dans les pas de ces gamins des rues particulièrement attachants, filmés avec beaucoup de justesse et précisément ce qu’il faut d’expérimentation esthétique. Parfois à la limite du visible, jouant avec des angles de caméra audacieux et de multiples tempos visuels, Boyle construit ainsi une œuvre en partie abstraite, constamment en équilibre entre une narration chronologique (les questions posées pendant l’émission télévisée renvoient à des moments de la vie de Jamal) et le besoin de faire exploser cette chronologie par d’incessants retours au présent, eux-mêmes ponctués d’images-souvenirs (le visage adulte de Latika). L’intensité du regard fasciné du réalisateur anglais sur ce qu’il filme fait le reste : nous sommes littéralement embarqués sur cette voie unique, à l’image de Jamal et Salim voyageant sur le toit d’un train.

Le destin du trio n’est pas sans rappeler celui des personnages de Charles Dickens : devenus orphelins, les « trois mousquetaires », comme ils aiment à s’appeler, sont récupérés par des hommes sans vergogne et hauts en couleur qui les envoient dans la rue pour mendier, n’hésitant pas à user de moyens indicibles pour améliorer le rendement de leurs poulains. C’est donc à une sorte de critique sociale que nous convie d’abord le metteur en scène, même si le film, assez intelligemment, parvient très rapidement à se sortir de l’opposition entre Indiens miséreux et nouveaux riches qui structure tout le début du long-métrage. Ce début prend pour cadre le plateau de l’émission, après la question à 10 millions de roupies, montée en parallèle avec l’interrogatoire de Jamal par la (violente) police locale ; il semble bien que le jeune homme ait souhaité participer au jeu pour empocher une jolie somme, sans toutefois imaginer parvenir aussi loin. Mais il s’avère que Slumdog Millionaire ne parle pas de cela ; que l’argent, personnifié par le grand-frère Salim, n’est pas ce qui motive Jamal, rêveur invétéré, prêt à aller jusqu’au bout pour concrétiser une idée. C’est là la belle idée du film de Boyle : faire en sorte que la trivialité d’une émission de télévision destinée aux masses se transforme, à travers son candidat, en une quête de l’amour perdu. Peu importe alors la victoire.

> Sortie le 14 janvier 2009

Eric Nuevo

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Une réflexion sur “« Slumdog Millionaire » de Danny Boyle

  1. Un grand film ! Et une magnifique histoire d’amour de surcroît… Sans doute le meilleur de Danny Boyle.

    J’ai entendu un imbécile en projo-presse récemment qui disait ne pas avoir eu envie de voir le film après les nombreuses récompenses reçues aux oscars, mais qui s’est finalement forcé pour pouvoir en parler (stupide… On regarde un film pour y prendre du plaisir, être touché par certaines émotions… Pas pour les discussions mondaines entre gens de la profession ! M’enfin…)
    Et il a été « consterné par la médiocrité du film » (je cite)… J’étais quant à moi consterné par lui et ses amis… Mais bon… Et c’est les mêmes qui « se branlent » sur les films d’ôteur à la française…

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