Home

Quel bel hommage, quel film déchirant et cruel et amoureux de tout un petit monde artistique qui gravite dans les restaurants chics de Paris et qui se fait du mal pour s’être fait, dans le temps, tellement de bien !

Photo JCL

La phrase de la chanson de Robert Charlebois, tirée d’Ordinaire, « Si vous saviez comme j’me sens vieux », colle parfaitement au sujet et elle n’est pas prise au hasard puisqu’à la fin d’Adieu Paris, Benoît Poelvoorde en donne une interprétation sublime. Ce qui ne nous étonne pas puisqu’il l’avait déjà fait dans Podium avec Ma préférence.

L’acteur était, ce 10 octobre, avec son réalisateur Édouard Baer et avec ses partenaires Léa Drucker et François Damiens au festival Lumière à Lyon pour une avant-première d’Adieu Paris. Laquelle, avec nos deux artistes belges déchaînés, ne fut pas de tout repos.

Thierry Frémaux essaie de calmer le fond de la salle, où Benoît Poelvoorde et François Damiens font des leurs (Photo JCL)

Thierry Frémaux, directeur du festival et de l’Institut Lumière où se déroulait la projection, voulait au départ que seul Édouard Baer présente le film en quelques mots avant un débat plus long en fin de film. Mais ce n’est pas aussi simple de canaliser une équipe qui veut parler. Les spectateurs se retournent pour voir Benoît Poelvoorde dévaler les escaliers vers la scène tandis que la voix de François Damiens retentit elle aussi haut et fort. Finalement, tout le monde, y compris Léa Drucker, plus calme, se retrouve devant l’écran.

Photo JCL

Benoît Poelvoorde raconte ainsi la genèse du film : « Édouard nous appelle et dit : « Je fais un film en quinze jours à La Closerie des Lilas. » Il m’envoie le texte. Ça sentait le truc tout pourri, je tiens quand même à vous le dire. »

La salle se marre, Édouard Baer, tout aussi hilare, entraîne son copain par la manche : « Mieux vaut parler du film après » mais Benoît le stoppe net : « Oui, mais, après… les gens l’ont vu ! » Il a l’air de se moquer, comme ça, le grand Benoît, mais il lâche tout d’un coup : « Il y a tellement d’affection dans ce film. »

Photo JCL

L’acteur ne veut pas tirer l’avant-première vers la pitrerie. Il avoue sortir de table et avoir envie de rigoler mais il lâche aussi, en peu de mots, toute l’estime qu’il a non seulement pour Édouard Baer mais pour le sujet du film et, délaissant la plaisanterie, parle d’Adieu Paris avec beaucoup de profondeur.

Édouard Baer met en scène une bande d’amis artistes qui se réunit tous les ans à La Closerie, gérée dans le film par le fabuleux Jean-François Stévenin, dont ce fut l’un des derniers rôles. Il y a là un sculpteur (François Damiens), un écrivain (Pierre Arditi), un philosophe (Jackie Berroyer), un directeur de théâtre (Bernard Murat), un chanteur (Bernard Le Coq) et un pince-sans-rire dont on ne sait pas vraiment qui il est, sinon qu’il revendique une tête antipathique (Daniel Prévost). Autant de personnalités aimées du public et que Baer, c’est une évidence, révère. Il manque encore un personnage, joué par Gérard Depardieu, réticent à venir.

Photo JCL

À ce dîner sélect, Benoît Poelvoorde est invité. Il est un acteur de comédies et ne sait pour quelle raison il se retrouve là. Toute la qualité d’Adieu Paris réside dans cet entre-deux : l’affection fait la place à la cruauté, l’admiration à la jalousie, la grande âme à la pingrerie et l’on ne sait s’il faut applaudir, plaindre ou détester un tel échantillonnage de toutes les passions humaines.

Le résultat est étonnant et prouve combien Édouard Baer continue de tracer dans le cinéma français un sillon original et à part de la production courante. Qui oserait encore placer autant de personnages dans un lieu clos, le temps d’un repas, avec seulement quelques plans de coupe ou flashbacks en extérieurs, pour un sujet qui n’est pas adapté du théâtre ? La force de l’acteur-cinéaste est de ne jamais faire pencher la balance dans un sens ou un autre mais de donner simplement, le temps d’une réplique, d’un plan ou d’une chanson, une émotion digne d’un tsunami qui submerge même le plus coriace des spectateurs. Car on les aime, tous ces personnages, même s’ils sont souvent pathétiques.

Et, mais l’on s’en doutait, Édouard Baer sait parfaitement ce qu’il fait. En ce qui concerne les séquences avec Depardieu, il affirme qu’on ne peut plus le filmer comme un simple acteur. « Même, ajoute-t-il, dans un plan muet. » Effectivement, les séquences auxquelles il fait allusion, vers la fin du film, sont de toute beauté et le grand Gérard, avec son seul regard et sa corpulence, en dit beaucoup plus que le plus grand des discours.

Photo JCL

Le thème principal est bien sûr la vieillesse, l’amitié qui vieillit comme les corps. Avec son ironie mordante, la scène des piluliers fait tout autant sourire que frémir. D’autant que le film commence par un dessin qui fait penser à ces tables de l’Algonquin qui rassemblaient, dans les années vingt, des auteurs dans un hôtel de New York. Parmi les silhouettes dessinées, dont certaines disparaissent, on a le temps de reconnaître Christophe ou Jean Rochefort. Et l’on se dit que c’est cette réduction du groupe de ses amis qui donne au film sa véritable teneur.

« Il y a quand même chez toi une sourde colère, non ? », questionne encore Benoît Poelvoorde. Édouard Baer se contente de sourire. Le Belge conclut : « C’est un film dépressif d’épouvante ! »

C’est en tout cas un film qu’il faut absolument voir.

Adieu Paris sortira le 26 janvier 2022.

Jean-Charles Lemeunier

Adieu Paris

Année : 2021

Origine : France

Réal. : Édouard Baer

Scén. : Édouard Baer, Marcia Romano

Photo : Alexis Kavyrchine

Musique : Gérard Daguerre

Montage : Fabrice Rouaud

Durée : 105 minutes

Avec Benoît Poelvoorde, Pierre Arditi, Édouard Baer, Jackie Berroyer, François Damiens, Gérard Depardieu, Bernard Le Coq, Bernard Murat, Isabelle Nanty, Daniel Prévost, Jean-François Stévenin, Léa Drucker…

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s