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Après The Big Short et la crise des subprimes de 2008, Adam McKay s’intéresse cette fois à une autre forme de crise dont l’épicentre américain aura eu des répercussions sur le reste de la planète, en l’occurrence l’exercice du pouvoir par Dick Cheney vice-président sous l’ère Bush Jr et qui avant aura suffisamment grenouillé dans le marigot politicard pour étendre sa sphère d’influence afin de s’assurer de rester plus ou moins près de la table de jeu.
Alternant les époques, mêlant les régimes d’images et reprenant certains dispositifs de l’essai précédent de McKay, Vice est certes un film partisan mais il est avant tout un bonheur cinématographique au rythme échevelé mais parfaitement limpide dans son propos et ses enjeux.
Le réalisateur s’appuie sur de nombreux faits mais en l’absence d’infos, il n’hésite pas à broder des supputations, notamment dans la sphère privée de Cheney (et c’est parfois fait de façon extrêmement drôle comme lors d’un échange shakespearien entre les époux Cheney). Un mélange des genres qui pourrait être problématique si la couleur n’était pas annoncée d’emblée dans le carton introductif. Dérision et absurdité étaient au cœur de ses comédies (Ricky Bobby roi du circuit, Frangins malgré eux, les deux opus sur Ron Burgundy, Very Bad Cops) et plus encore les armes principales de The Big Short.

On pourrait reprocher au film un côté tract militant mais il n’essaie pas de convaincre, le réalisateur n’étant pas dupe de sa réception publique et critique comme le dénote la séquence insérée dans le générique final.
Les performances des acteurs sont incroyables (la métamorphose de Christian Bale en tête) mais ce qui frappe en premier lieu est l’absence de conviction qui était déjà au cœur de The Big Short puisque les protagonistes s’engageaient là où va l’argent. Ici il en va de même puisque l’on va là où se trouve le pouvoir (Cheney fasciné par Rumsfeld n’optera pour l’étiquette républicaine que pour mieux le suivre).

On peut légitimement reprocher au film d’avoir épargné les démocrates qui brillent par leur absence (à deux ou trois cameos près d’Obama ou d’Hilary Clinton par le biais d’image d’archives) et d’avoir occulté l’indifférenciation qui s’est opéré entre deux camps qui ne se distinguent désormais que par la forme de langage adopté (discours policé et poli contre les éructations de Fox News). McKay a peut être raté le coche de révéler l’incurie d’un système politique hypocrite. Cependant, son propos est surtout concentré sur cette figure fascinante de Cheney qui a su traverser des décennies en en révélant le moins possible sur lui et ses agissements. Le film est clairement scindé en deux parties, la première s’attelant à présenter cet homme qui a pu littéralement prospérer dans l’ombre du pouvoir (son premier bureau en tant que conseiller est ridiculement petit et n’a pas de fenêtre, situé dans un angle mort de couloir et pourtant, c’est pour Cheney l’illustration de sa réussite) tout en conservant une certaine dose d’humanité qui lui fait notamment choisir de protéger la condition homosexuelle de sa fille aînée. La cassure intervient peu après et s’illustre de manière formelle avec une fausse fin et un faux générique. Une séquence hilarante de par le décalage provoqué qui intervient en milieu de métrage.

Quand le cours du récit reprend, on enchaîne alors sur l’opportunité donnée à Cheney de devenir co-listié de Bush Junior et donc en cas d’élection, vice-président. Un règne de huit ans (2000 à 2008) au cours duquel Cheney et sa clique auront phagocyté toutes les arcanes du pouvoir afin de parvenir à mettre en pratique la doctrine de l’exécutif unitaire (concentration des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire et instauration d’un régime autoritaire de gestiojn de crise). Dès lors, Cheney apparaîtra de plus en plus impitoyable et carnassier. Avec en point d’orgue à leur casse sur le pouvoir, cette séquence fantasmatique remarquable où la carte de restaurant qu’on leur présente propose un festin institutionnel (Guantanamo, torture, écoutes illégales…). Par ailleurs, Cheney est montré de plus en plus séparé des autres à l’écran (il domine le premier ou arrière plan) et devient même une figure tellement puissante qu’elle n’a plus besoin de s’incarner physiquement, voir les séquences où il apparaît sur un écran lorsqu’il s’entretient avec son cabinet noir et ses conseillers.

C’est donc toute cette période avec en point de mire l’après 11 septembre qui intéresse principalement McKay et comment un homme de pouvoir aura, par ses décisions, bouscoulé le cours des événements pour une bonne partie de la planète (Patriot act, invasion de l’Irak, déstabilisation du proche orient qui mènera à l’EI…). Dick Cheney est un véritable intrigant dont la soif inextinguible de pouvoir semble avoir asséché le cœur, aussi bien métaphoriquement que physiquement puisqu’il manquera de passer l’arme à gauche suite à une énième attaque cardiaque qui nécessitera une greffe. Des infarctus qui rythmeront le film et qui seront traités comme un véritable runing gag assez désopilant, et ce jusqu’au moment de la transplantation. Doté d’un nouvel organe, il manquera toutefois de cœur au moment de conseiller sa seconde fille suivant ses traces en politique. Le rejet de sa fille aînée et ce qu’elle représente interviendra finalement et plus qu’un point de vue vachard sur le système incarné par Cheney, c’est sans doute ce drame intimiste qui aura surtout intéressé McKay. Une dimension sensible, ne se réduisant pas à un amoiur filial, qui fait tout le sel de ce film et qui aura irrigué le récit depuis le départ.

Vice fait preuve de subversion. Pas dans le sens où il remettrait profondément en cause les croyances en un système de pensée mais dans sa manière d’être là où on ne l’attend pas et d’injecter des sentiments dans un récit qui s’échine à en montrer l’obsolescence.
Même si McKay charge le tableau, Dick Cheney n’est pas représenté comme l’incarnation du mal, on ressent tout de même de l’empathie pour ce personnage qui pourtant vampirise littéralement tout ce qui approche dans ses parages. Il est mû par l’amour envers sa femme Lynne (Amy Adams). Il n’arrêtera de boire et commencera à se conformer à ses désirs de réussite que par amour pour elle. Il y trouvera petit à petit une grande satisfaction et s’épanouira dans son rôle mais au départ il n’était pas plus attiré que ça par faire de la politique.
Leur relation rappelle celle qui unissait Irving Rosenfeld et Sydney Prosser, le couple au coeur du film de David O’ Russell American Bluff et déjà campé par Christiant Bale et Amy Adams. Un écho étonnant car Irving souffrait lui aussi de problèmes cardiaques. Mais si dans American Bluff le récit d’arnaque ne servait qu’à révéler une superbe histoire d’amour, celui de Dick et Lynne est plus terne. L’image d’un cœur gravé sur un arbre avec leurs prénoms à l’intérieur ressurgit à plusieurs reprises mais il est surtout perçu comme un souvenir évanescent dont il faut se montrer digne même si leur union est peu démonstrative. En tous cas beaucoup moins que l’amour du pouvoir que les deux époux partagent et semblent jouir de concert quand on les voit se pavaner dans des soirées.
Leur amour est peut être vicié par leurs ambitions mais néanmoins sincère comme le montre la séquence où Cheney mourant se remémore le soir où il a appellé Lynne pour lui faire part de sa réussite d’avoir un bureau discret au sein de l’administration Nixon. Un souvenir déjà vu plus tôt mais dont on a ici le contrepoint puisque l’on nous montre la continuité de leur conversation qui se perd dans un échange truculent sur la préparaton ratée de macaronis par Lynne et Dick qui la rassure en lui disant qu’il ramènera le repas.
Une petite touche émotionnelle presque saugrenue mais indéniablement touchante.

Les comédies d’Adam McKay, sous couvert d’un humour gras et non sensique étaient empreintes d’une forme de politisation puisque en creux représentaient des satires de l’American Way of Life et du mythe de la réussite. Le facteur humain et ses imperfections étaient omniprésents et contrebalançaient les actions de ces suppôts plus ou moins conscients du consumérisme et de l’arrivisme (et parfois agents d’une forme d’archaïsme beauf, tel Ron Burgundy et ses acolytes face à l’arrivée d’une présentatrice qui viendra bousculer leurs codes virils et machistes). Depuis The Big Short et plus encore ici avec Vice, la nature humaine a bien du mal à résister. McKay change de braquet, la critique étant devenue frontale et plus virulente mais au final il continue à ne discourir que sur sa persistance et l’importance qu’elle revêt pour prendre du recul voire de la hauteur.

En ouverture, on voyait des plans de jeunes faisant la fête complètement abrutis par l’alcool et les décibels. En conclusion, on a une fille qui dit à sa voisine que peu importe, elle ira voir le prochain Fast And Furious qui a l’air mortel. Deux moments qui rejoignent le final de The Big Short sur les toits new-yorkais où Mark Baum profitait du soleil d’une nouvelle aube, d’une nouvelle ère après la crise. Il apparaissait lui aussi hébété. A chaque fois c’est moins une critique du manque de prise de conscience qu’une illustration du terrible constat que face à l’incapacité d’infléchir ou rectifier le cours des évènements, il s’agit d’accepter ou oublier son impuissance.
La conclusion offerte par ce pugilat au sein d’un panel de consommateurs (de slogans politiques frelatés, du film que l’on vient de voir) est aussi bien l’ultime mise en boîte de ce qui se présentait sans fard comme une satire (sur laquelle, putain, McKay et son équipe ont bossé) qu’un épilogue désenchanté.

Nicolas Zugasti

 

VICE
Réalisation : Adam McKay
Scénario : Adam McKay
Producteurs : : Brad Pitt, Will Ferrell, Adam McKay, Chelsea Barnard …
Photo : Greig Fraser
Montage : Hank Corwin
Bande originale : Nicholas Britell
Origine : Etats-Unis
Durée : 2h13
Sortie française : 13 février 2019

 

 

2 réflexions sur “«Vice» d’Adam McKay : histoire de cœurs

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