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Quatre prénoms pour une seule fille, ça fait beaucoup. Martha est a priori le bon : c’est en tout cas le prénom par lequel sa sœur l’appelle. Marcy May est le double prénom donné par le leader de la communauté dont elle a fini par s’échapper. Et Marlene est un prénom type utilisé au sein de cette même secte. Tout le processus du film consiste à savoir quelle est la vraie – quelle personnalité est la plus dominante chez cette jeune femme marginalisée et brutalement ramenée à la réalité.

À partir du moment où elle fuit sa communauté rurale, constituée d’herbivores sexuellement consentants vivant des fruits de leur labeur, Martha éprouve un blocage psychologique qu’elle ne parviendra plus à briser : elle s’avère incapable de révéler le contenu de son expérience, soit deux ans passés du loin de la société, sous l’égide d’un gourou épicurien (et opportuniste), sans le moindre coup de téléphone passé à sa famille. Ces silences, sa façon de rejeter toute interrogation, Lucy, sa sœur, ne les comprend pas. Pas plus que son mari, depuis que Lucy a recueilli sa cadette sous son toit. C’est que l’une des personnalités de Martha est irrémédiablement attachée au secret de la communauté et au respect du code en vigueur dans la ferme – se mêler de ses affaires, ne pas intervenir pour aider les autres, ne pas éprouver de culpabilité, ne pas raconter ce qui se passe à l’intérieur, etc. Une autre personnalité est attachée à l’angoisse : Martha sursaute au moindre bruit nocturne, confond les gens qu’elle rencontre avec ceux qu’elle a laissés à la secte, craint que ces derniers ne viennent la chercher. La dernière, enfin, semble la plus lointaine : elle correspond à la vraie Martha, celle d’avant, qui à une ou deux occasions resurgit pour raviver les cendres de souvenirs familiaux partis en fumée.

Le cinéaste canadien Sean Durkin s’intéresse moins aux prétentions de la communauté – son film n’a pas pour ambition d’être un manifeste contre les sectes, même si le portrait qu’il en brosse n’a rien d’enthousiasmant – qu’au développement comportemental de Martha, victime du lavage de cerveau de Patrick le gourou. Une grande partie de la rhétorique de la secte étant basée sur l’acceptation de la mort comme événement attendu – « La mort est la plus belle part de la vie » affirme volontiers le guide spirituel – il est assez logique de voir, dans la fuite de Martha, et dans son retour à la société, un décès symbolique, voire un sacrifice fait sur l’autel de la raison communautaire : pour une « Marlene » partie, une autre vient (voir la scène du coup de téléphone passé à son ancienne secte). Il est tout autant logique, alors, de concevoir son retour aux siens comme une renaissance, avec l’évolution morale qu’elle implique jusqu’à l’âge adulte. Ainsi, Martha franchit-elle de nouveau les étapes de l’enfance : elle se jette nue dans la rivière parce qu’elle n’a pas conscience de la pudeur ; elle pose à sa sœur et son mari des questions intimes, d’ordre sexuel, avec la naïveté la plus naturelle du monde ; n’arrivant pas à dormir seule, elle rejoint le couple dans sa chambre et s’installe près du lit pendant qu’ils sont en train de faire l’amour, etc. Martha a tout à réapprendre de l’existence, elle est en quelque sorte revenue à son point de départ. C’est ensuite que les vrais problèmes commencent, et que la frontière entre réalité et illusion devient friable.

Avec une conclusion en queue de poisson, il semble que Durkin tente d’attirer notre attention sur la possibilité d’une victoire morale de Martha. Au cours d’une précédente discussion, elle aura bien, par exemple, imposé ses vues sur son beau-frère quant à son rapport au monde : l’argent et les biens matériels ne sont pas seuls nécessaires. Il est donc possible qu’au-delà de son expérience sectaire, Martha apporte au couple – ainsi qu’au spectateur – une vraie proposition de vie hétérodoxe, basée sur des liens plus forts que ceux qui unissent les membres d’une fratrie. Il pourrait s’avérer au final que le vrai prénom de Martha se divise bel et bien en quatre.

Eric Nuevo

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