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Considérant tout le bien (infondé) que le public disait de son précédent film Juno (sympathique mais surfait, voire même un peu tête à claques par moments), Jason Reitman partait grand favori pour les Golden Globes. Il en est revenu avec la récompense du « meilleur scénario », ce qui confirme le consensus que suscite le réalisateur, consensus qui n’a pas fini de nous étonner étant donné le niveau moyen de ses productions, que In the Air ne relève pas même s’il divertit sans problème.

Une question majeure se pose à la vision du film de Reitman, de qualité on le répète estimable sur le plan de la pure comédie : comment a-t-on pu récompenser un script aussi godiche dans ses enjeux, doublé d’une superficialité se faisant passer une fois de plus pour de l’audace (comme Juno, dont la scénariste largement surestimée Diablo Cody a déjà montré ses limites avec le très médiocre Jennifer’s Body) ? La réponse se trouve dans le consensus évoqué ci-avant, cette capacité enthousiasmante du cinéaste à rassembler autour de ses thèmes et personnages un public très disparate et aux différentes générations volontiers en conflit. Reitman séduit par des histoires fédératrices et réconcilie, en surface, propos social et divertissement en famille (ou entre amis). En surface seulement pour la chronique sociale, car ici aussi, l’homme pèche par excès de bons sentiments et, emporté par l’envie de raconter d’abord une histoire d’amour, se débarrasse sans vergogne du sujet qu’il aborde d’emblée de façon frontale et subversive.

Il y a deux films dans In the Air, dont le plus célébré n’est pas celui qu’on croit, et assurément pas le plus fouillé thématiquement. L’obsession de Ryan Bingham (George Clooney) pour le cumul des miles dans le cadre de ses voyages d’affaires, sa propension à ne jamais rester sur place, sa position omnisciente et distanciée vis-à-vis des employés à qui il est chargé d’annoncer leur licenciement, se satisfait avec brio du parti pris initial de Reitman : la domination aérienne d’une Amérique en proie au délitement, cette vision globale d’une crise que les élites ne font jamais que regarder d’en haut. Autant de plans intelligents pour offrir au spectateur une inédite radioscopie de la société étatsunienne, loin des standards habituels de sa représentation cinématographique (on survole des villes qui constituent le cœur culturel, le tissu économique et social, même sinistré, du pays et non son illustration exotique à l’instar de ses métropoles canoniques du grand écran). Dans ses nombreuses escales professionnelles, étapes-clefs d’une odyssée sociologique, Bingham s’impose comme l’interlocuteur impersonnel par excellence ; comme les sociétés qui le paient pour effectuer le « sale boulot », il ne s’engage, ne s’attache auprès de personne, ni de rien (dommage que son discours avec exemple/symbole de « la valise » soit autant de fois répété et décortiqué ; l’image était suffisamment claire en soi pour que le cinéaste n’ait pas à la décliner à chaque étape de bouleversement idéologique du personnage). En faisant face au malaise réel de la working class et des PME américaines, Reitman manipule dans la premier tiers de son film un concept ingénieux et captivant de comédie à conscience sociale. L’intrusion d’une nouvelle donne dans la méthodologie de licenciement (entretien par vidéo conférence et non plus en face en face) ajoute à l’intrigue une authentique strate critique et attaque en règle, même si avec légèreté, la politique menée par les grandes et moins grandes corporations U.S. Cette vision d’anticipation (le fait n’existe pas encore aux Etats-Unis et, vu notre législation, ne risque pas de débarquer en France – encore que, avec Sarkozy, « tout est possible » dit le slogan) égratigne le schéma de la success-story à l’américaine, perverti par le comportement prédateur des yuppies et des tenants du néo-libéralisme.

Fort de ces deux enjeux réellement passionnants vis-à-vis de l’implication grandissante du protagoniste dans le processus d’empathie pour les employés licenciés, Reitman se dit néanmoins que cela suffit comme ça et, n’oubliant pas que la crise n’amuse personne (un peu comme la guerre en Irak : « c’est pas amusant, faut pas projeter ça au cinéma ! »), intègre à son récit non pas une mais deux catastrophiques histoires d’amour, qui finissent par noyer le poisson de l’observation politique pamphlétaire et concernée : d’abord réduits à l’état d’une représentation cartonnée qu’il emporte partout avec lui comme pour mieux faire visiter le pays à ses référents photographiés, la sœur de Bingham et son futur mari débarquent dans l’histoire pour un discours lénifiant sur l’amour, la famille et le doute humain mais vite résolu de l’engagement à vie avec l’être aimé. Les scènes du mariage, point culminant de ce calvaire de nunucherie phénoménale, achèvent de diluer le peu de propos sur la vraie vie étatsunienne d’aujourd’hui échangés au cours du repas entre Bingham et son futur beau-frère (Danny McBride – sympathique mais vraiment en sous-régime – parlant d’immobilier). L’idée de ne connaître ces personnages qu’à travers leur effigie en carton n’était pas seulement iconoclaste (même si elle mettait les deux acteurs au chômage…), elle était aussi très drôle, spontanée et vectrice d’une caractérisation originale, culottée par rapport aux attentes et habitudes du public dans le genre. Peine perdue pour l’audace narrative : la vraie rencontre avec les tourtereaux alourdit le récit d’une charge émotionnelle démagogique. Reitman enfonce le clou en même temps qu’une porte ouverte en mettant à son tour Bingham dans une situation amoureuse, donc dans une possibilité de s’engager, jusqu’à la déconvenue, l’illusion de la relation qu’il a entamée « en transit » avec une femmes d’affaires aussi instable que lui (du moins en apparence).

C’est le versant le plus poussif du cinéaste, une propension à la comédie toujours rattrapée par la bonne morale US qui prévaut dans son giron de production hollywoodienne verrouillée par les exécutifs un peu pro-Républicains sans aucun doute. Cette même morale qu’il fait réciter à de vrais sans emplois qui déclarent, en guise de conclusion et de générique (bel hommage, certes, mais si c’est pour se montrer aussi docile à l’égard des conventions…), que l’amour de leur proches et de leur famille, plus important que tout, les a élevés, sauvés de la crise existentielle du chômage et du sentiment soudain d’inutilité sociale. Une façon écœurante d’étouffer dans l’œuf toute expression d’un contre-pouvoir offensif, toute contestation d’une politique économique désastreuse, soumise à l’avidité la plus destructrice. À croire que les années Bush n’ont finalement pas tant fait de dégâts collatéraux…
Reste que le réalisateur ne s’intéresse pas aux phénomènes de société mais plutôt aux communautés et aux rapports inter-générationnels. En cela, oui, son talent éclate (c’était déjà la seule et unique force de Juno). Excellent directeur d’acteurs, Reitman orchestre avec maestria les conflits d’idées entre Bingham et la nouvelle recrue Natalie Keener (Anna Kendrick). Des atouts de mise en scène qui ne suffisent pourtant pas à relever le niveau trop peu engagé d’un film survolant son sujet véritable : l’Amérique en crise – d’identité, de productivité.

Stéphane Ledien

> Film sorti en salles le 27 janvier 2010

> À propos de George Clooney réalisateur, lire nos articles sur Confessions d’un homme dangereux dans VERSUS n° 5 (épuisé) et sur Good night, and good luck dans VERSUS n° 9, toujours disponible à la vente sur le site.



In the Air, bande-annonce en VOST



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2 réflexions sur “« In the Air » de Jason Reitman : les bons sentiments au secours de la crise

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  2. Petit moment drôle dont je me souviens de ce film vu avec Steph, le choix stratégique en ce qui concerne les files d’attente à l’enregistrement et au contrôle à l’aéroport ! Surtout pas derrière les petits vieux ! Les Chinois par contre c’est bon ! Sont rigoureux et rapides eux ! 😀

    Mais j’ai déjà oublié bcp de ce film… Un signe…

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