Home

Polémique, aujourd’hui, au sujet de la vaste opération policière d’hier, lundi 18 février, en banlieue parisienne, principalement à Villiers-le-Bel (mais également à Sarcelles et Arnouville-les-Gonesse), qui a vu un nombre très important d’agents de police (un millier) appréhender trente-trois jeunes gens, suspectés d’avoir joué un rôle dans les émeutes de novembre dernier.

Polémique, au-delà de l’opération elle-même, sur la médiatisation outrancière dont a bénéficié ce large coup de filet, avec ses troupes de journalistes sur le qui-vive dès l’aube et ses dizaines de caméras filmant l’événement avec un voyeurisme presque obscène, qui se fait l’écho des petits films amateurs tournés portable à la main. Ce n’est pas nouveau, mais le journalisme paye ici encore le prix de la contamination médiatique instituée par l’avènement d’Internet et la démocratisation des outils d’enregistrement et de communication, avènement qui pousse sans cesse à la primauté de l’information des journalistes qui se battent moins pour un scoop que pour une place sur le podium de la vivacité.

L’événement, qui a immédiatement fait les gros titres des quotidiens et des journaux télévisés matinaux de ce mardi 19, s’est vu ouvertement critiqué par des hommes et des femmes politiques, situés à gauche et au centre, qui se sont élevés contre cette opération et la façon dont elle a été menée, qualifiée de « gigantesque cirque médiatique » par le PCF, dénoncée comme une manière « d’influencer l’opinion » en vue des prochaines municipales par Ségolène Royal, tandis que François Bayrou a appelé à « ne pas mélanger la justice et la mise en scène ». Ce matin, l’habituel jeu politique d’opposition s’accompagnait de vives réactions du public, la plupart véhémentes, à l’égard du déploiement de forces et de la démesure des moyens engagés. Petit florilège des avis que l’on pouvait lire ce matin dans Libération : « 1000 personnes pour arrêter 33 personnes… Cela ressemble à des méthodes dignes d’une dictature policière » ; « pendant que l’on demandait à 1000 policiers de faire le spectacle, ils n’étaient pas ailleurs à faire leur boulot » ; « C’est dans combien de temps, déjà, les municipales ? », etc. Face à une telle levée de boucliers, il est nécessaire de reprendre ces deux éléments – quantité inégalée d’agents impliqués et présence en masse des médias – pour les analyser de plus près, à froid, avec distance, afin de prendre toute la mesure de cette incroyable opération matinale.

1. Médiatisation. Vingt-quatre heures suffisent pour créer une polémique. C’est court, mais, en vingt-quatre heures, on a eu le temps de gloser sur la manière dont ces troupes de journalistes ont pu être aussi rapidement mises au courant, et ont pu se présenter dès avant l’heure prévue pour enregistrer images et sons – à 5h45, déjà, caméras et micros se frottaient les uns aux autres comme pour se réchauffer. Quelques heures auront suffi à accuser qui le gouvernement, qui l’Élysée, qui encore des fonctionnaires haut placés d’avoir savamment orchestré le déploiement médiatique afin de faire de cette opération un coup de force politique, quelques semaines à peine avant le premier tour des élections municipales.

A cela, plusieurs objections : d’abord, personne n’est plus dupe, ni au sein du gouvernement ni dans la totalité du spectre politique, de l’impact que peuvent avoir sur la population – et qui plus est la population électorale – de telles images opposant, en gros, la « puissance policière » aux « pauvres bougres » de banlieue qui dormaient paisiblement. On sait, depuis les émeutes de 2005, que l’image médiatique n’entraîne qu’une escalade indésirable de la violence, et que tout parti pris télévisuel sera désormais férocement combattu par les enregistrements amateurs.

Ensuite, ce déploiement médiatique de grande ampleur s’explique moins par une orchestration gouvernementale que par la multiplication des médias divers se partageant aujourd’hui le droit à l’image : chaînes de télévision, sites Internet et même radios se disputent la primauté du sujet, contre quelques journalistes seulement il y a encore quelques années. La spécialisation de quelques-uns s’est en effet étendue à d’autres. Ce matin, sur les ondes d’Europe 1, dans l’émission de Jean-Marc Morandini, on pouvait entendre le journaliste maison Alain Acco regretter que la quantité de médias supplante à ce point leur qualité, et qu’ainsi le regard du public sur l’information devienne irrémédiablement méfiant. Il rappelait également, et à juste titre, que ce type d’opération policière a toujours existé, et que ce n’est pas tant le mode opération qui change, que le regard médiatique qu’on y porte.

Enfin, le même Acco soulignait l’absence de responsabilités en haut lieu dans la propagation virale de la nouvelle, arguant avec justesse que les journalistes, et c’est bien heureux, n’ont pas besoin d’être appelés par l’Élysée pour dénicher les faits essentiels de demain. Une opération de cette envergure impliquant énormément de personnes – policiers, CRS, organisateurs divers – et autant de complicités à tous les niveaux, il était difficile pour un journaliste, à en croire Alain Acco, de n’être pas mis au jus par les informateurs de tous bords. « Les gens parlent », rappelait-il avec ironie.

Une double question se pose donc ici : dans quelle mesure le déploiement médiatique remettait-il en cause la légitimité des médias ? Et devait-on penser qu’une hypothétique instrumentalisation des pouvoirs publics aurait visé à redorer le blason de la majorité à quelques semaines des municipales ?

Car, d’une part, si les caméras de télévision étaient sur place, peut-être faut-il en imputer la faute aux médias eux-mêmes, et non au pouvoir politique comme c’est trop souvent le cas. Cette mère de famille de Villiers-le-Bel l’a bien compris lorsqu’elle ironisait, hier matin, face aux journalistes : « Vous êtes contents, vous avez de belles images ? ». Et, d’autre part, il semble difficile de croire qu’un vaste coup de filet policier puisse servir qui que ce soit, majorité comme opposition confondus, pour les prochaines élections locales. Imagine-t-on vraiment qu’un coup de force autoritaire fera basculer les sondages du côté UMP ? Pense-t-on réellement que l’interpellation de quelques jeunes gens en banlieue parisienne devrait faire pencher la balance des municipales à l’autre bout de la France, mettons, par exemple, dans les Pyrénées ou en Rhône-Alpes ?

2. Sécurisation. Plus de mille policiers qui déboulent, à l’aube, dans les rues de trois cités de banlieue parisienne, cela donne une curieuse sensation d’oppression sécuritaire. Des agents rameutés de plusieurs régions différentes, des CRS, des véhicules en grand nombre… Une véritable armée déployée pour interpeller quelques trente-trois jeunes gens, « pas de Mesrine ou de gros trafiquants de drogue lourdement armés » écrivait un lecteur de Libération ce matin. Quant aux habitants de Villiers-le-Bel, certains s’agaçaient : « 1000 policiers, c’est du cinéma. Ca risque de remettre de l’huile sur le feu » affirmait un jeune du cru. Trop d’effets pour de si maigres résultats ? La conséquence d’une paranoïa galopante chez les policiers ?

Pas si sûr, si l’on se souvient de la violence avec laquelle s’étaient déployées, déjà en novembre 2005, les émeutes de banlieue, puis la barbarie volontaire des actes perpétrés en novembre 2007 par les jeunes de Villiers-le-Bel en réaction à la mort de deux camarades, tués par un véhicule de police lors d’un accident de la route. N’oublions pas que, peu après le décès tragique de ces deux jeunes gens qui circulait sur une petite moto, le commissaire Illy, venu constater les faits, s’était fait rouer de coups de barres de fer par d’autres jeunes arrivés en renfort sur les lieux de l’accident. La situation critique de M. Illy, entre la vie et la mort, avait réussi à mettre fin à la polémique sur le départ précipité des policiers acteurs de l’accident : on imaginait alors volontiers qu’ils auraient sans doute fini de la même façon, tabassés au sol. Mais le lynchage du commissaire n’était que le prologue à deux nuits d’émeute, qui virent cette fois les agents de la paix se faire tirer dessus au fusil de chasse, dans une escalade de violence rarement atteinte jusque là. Sauf de trouver légitime le surgissement d’une guérilla dans les banlieues françaises, il était alors nécessaire de condamner avec force de type d’agressions doubles : contre les forces de l’ordre et contre les citoyens eux-mêmes, pénalisés par les incendies de leurs voitures et de leurs établissements (on se souvient de cette bibliothèque brûlée de pied en cap par les émeutiers).

Peut-on encore nier, en 2008, que certains quartiers de banlieue soient devenus de véritables zones de non-droit, inaccessibles à tout représentant de l’ordre, depuis les policiers jusqu’aux pompiers, régulièrement accueillis par des pluies de briques dans certaines cités difficiles ? Même Fadela Amara, secrétaire d’État à la Ville et responsable du récent « Plan banlieues », ne recule plus devant l’expression « zone de non-droit », puisqu’on a pu l’entendre de sa bouche samedi dernier, lors de l’émission tardive de Laurent Ruquier. Sans lancer ici un débat sur la question, force est de constater que les agents de police sont régulièrement mis à mal dans les quartiers, et que l’on a pu voir fleurir à plusieurs reprises, depuis les émeutes de 2005, de véritables guet-apens destinés aux uniformes. Symbole de la perte d’autorité des agents de la paix, la menace voilée d’un jeune de vingt ans, qui a vu deux de ses amis interpellés lundi : « Venir à 1000, c’est jouer avec nos nerfs. La répression chez nous, c’est explosif. Faut qu’ils arrêtent de faire les malins, parce que ça peut repartir vite, ici ou à Sarcelles. Même après 35 interpellations, y’aura toujours des gens ici pour foutre le bordel. » (www.liberation.fr) L’émeute de rue comme arme de riposte à l’autorité ? La révolte et le besoin de révolte, non pas contre le système, mais contre toute tentative d’imposer l’ordre dans les quartiers et de risquer, ainsi, de ramener l’État de droit là où il disparut autrefois ?

Cessons donc de nous étonner qu’une armée de policiers sécurise un quartier difficile là où seulement quelques dizaines d’agents auraient sans doute suffi ailleurs, et posons-nous la seule question importante : que dit de l’état de notre société ce déploiement de force paranoïaque et sécuritaire ? Que nous apprend-il sur nos villes, nos quartiers, nos concitoyens, et sur notre actuelle façon de considérer notre États et nos lois ? Il est d’ailleurs notable que toutes les critiques venues du microcosme politique ont visé le « cirque médiatique », et non l’opération en elle-même, largement admise par tous les bords, du moins à ce jour. Après une élection présidentielle où la candidate du Parti socialiste elle-même a évoqué les valeurs d’autorité et de nation, à travers la Marseillaise et le drapeau aux fenêtres, sans doute inspirée, d’après le philosophe Bernard-Henri Lévy, par le tenant de l’aile conservatrice de la gauche (Jean-Pierre Chevènement), il aurait été mal vu de remettre en cause un tel désir de retour à l’autorité, policière en particulier et institutionnelle en générale, constaté par tous.

3. Deuil. Mais si toute polémique est bonne pour la démocratie et la vérité, celle-ci a aussi son effet pervers : celui de nous détourner, forcément, de l’épicentre de ce tremblement de terre social qui commença en novembre 2007, à savoir la mort de deux jeunes gens dans un accident de moto, dans les rues de Villiers-le-Bel. Aucune réaction, aussi vives soient-elles, de droite ou de gauche, d’en haut en d’en bas, ne devrait faire oublier que le décès de deux adolescents est toujours la première des tragédies ; aucune violence, aucun déploiement médiatique ne devrait se mettre en travers d’une enquête indispensable, et que nous nous efforçons de croire juste. En ayant mis la ville à feu et à sang, en s’étant confrontés aux forces de l’ordre, en profitant ainsi d’un événement difficile pour dynamiter le système, les jeunes de Villiers n’aident certainement pas la mémoire de leurs camarades décédés. N’est-il pas temps d’éteindre les flammes et d’allumer les bougies afin d’en faire le deuil ?

E.N.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s