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Qu’est-ce qui fait un grand conteur ? La capacité à générer des émotions complexes par son sens du découpage et de la narration. Et à ce titre, Robert Zemeckis en est un, de la trempe des meilleurs et son dernier film Alliés le confirme, une fois de plus. Pourtant, il est incroyablement passé sous les radars de la critique (à de rares exceptions près) et du public. C’est finalement ce qui caractérise sa filmographie souffrant d’une faible reconnaissance et que l’on réduit trop souvent à ses films les plus emblématiques comme évidemment la trilogie Retour vers le futur, Qui veut la peau de Roger Rabbit et le multi-oscarisé Forrest Gump.
Alliés n’a suscité un soupçon d’intérêt que suite à l’annonce de la séparation du couple formé par Angelina Jolie et Brad Pitt et que des rumeurs attribueraient à Marion Cotillard, la star féminine du film.De plus, alors que les expérimentations en cinéma virtuel de Zemeckis avaient eu peu d’échos favorables lors des sorties du Pôle Express, La Légende de Beowulf ou Le Drôle de Noël de Scrooge, cette fois on en vient à reprocher le classicisme de son nouveau film en le qualifiant d’anachronique, émettant même des regrets de cette période. Mais bon, on ne va pas s’offusquer de ce genre de contradiction chronique. En tout cas, il est évident que, au milieu de la multitude des bidons de lessives que l’on tente de nous faire ingurgiter, anachronique, Alliés l’est indubitablement dans sa formalisation et l’imbrication de sa mise en scène avec les enjeux du récit.
Le talent de Zemeckis est d’avoir fait d’un script bancal une œuvre à l’implication émotionnelle étonnante car basée sur un tourbillon de faux-semblants. Le cinéaste transcende le caractère factice de son récit d’espionnage pour s’attacher aux sentiments éprouvés par ses héros. Il construit alors un remarquable suspense tenant à la possible duplicité de Marianne (Cotillard), soupçonnée d’avoir épouser Max (Pitt) afin de l’espionner, pour mieux en détourner l’enjeu et se focaliser sur leur amour et en questionner la vérité.

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L’intérêt de l’histoire qui épousera la propre angoisse de Max est moins de savoir si Marianne, que tout accuse, est vraiment au service de l’Allemagne nazie que d’être sûr qu’elle n’a pas feint son attachement pour lui. Toute la puissance et la complexité de ces émotions seront ainsi superbement décuplées grâce à la précision et la pertinence de la mise en scène de Zemeckis.
L’intrigue se déroulant pendant la seconde guerre mondiale, le film va donc réactiver le cinéma de l’époque en mettant en valeur le glamour de son couple vedette et les fastes d’une reconstitution en studio. L’action se situant au Maroc, et plus précisément à Casablanca, Zemeckis ne masque pas la référence au chef-d’œuvre de Michael Curtiz. Bien sûr, Marion Cotillard et Brad Pitt n’ont pas la prestance d’Ingrind Bergman et Humphrey Bogart mais le charme agit néanmoins et la mission que les deux agents doivent effectuer, tuer un ambassadeur nazi, permet de crédibiliser leur relation et leurs interactions. Au sein de cette partie codifiée, Zemeckis s’ingénie déjà à perturber son appréhension. C’est notamment prégnant lorsque Max observe du coin de l’œil, à travers un miroir, Marianne se dévêtir. Autrement dit, d’emblée, Max tombe amoureux d’un reflet. Les jeux de miroirs sont un motif récurrent chez Zemeckis et ici ils seront doublés par le renvoi à d’autres films, Casablanca donc et Les Enchaînés d’Hitchcock.

Marion Cotillard plays Marianne Beausejour in Allied from Paramount Pictures.

Dans l’œil du cyclone
Mais si l’intrigue d’espionnage est parfaitement exécutée, ce qui intéressé réellement Zemeckis est la naissance du sentiment amoureux, la manière dont il parvient à se développer au milieu du chaos ambiant de la seconde guerre mondiale. Le suspense de la seconde moitié du récit se recentrera alors sur la réalité ou non de l’amour de Marianne pour Max. Mais pour parvenir à captiver l’attention sur cet enjeu, il faut que cet amour soit crédible. Zemeckis va alors procéder en trois étapes pour renforcer ces liens. Tout d’abord, lors de la sublime scène où ils font l’amour dans la voiture tandis qu’une tempête de sable les enveloppe. Les deux agents sont au crépuscule de leur mission dangereuse et ils parviennent à créer un instant merveilleux, hors du temps de l’action. Le deuxième moment renforçant leur union survient lors de la séquence d’accouchement de Marianne au milieu des bombes. Là encore, Zemeckis formalise un magnifique instant de bonheur au sein d’un climat violent, une véritable suspension du temps où rien ne compte plus que l’autre. Enfin, alors que Max est rongé par le soupçon, un avion ennemi abattu par la batterie londonienne se dirige vers leur maison pour finalement se crasher quelques mètres plus loin. Le premier geste, le premier réflexe de max est pourtant de retourner dans son foyer et monter à l’étage enlacer Marianne et leur fille, se recroquevillant sur elles. Impossible ensuite de remettre en doute la sincérité des sentiments de Max et surtout cette péripétie permet de souligner sa priorité.
L’adhésion au personnage est totale et pourtant Zemeckis n’oblitère jamais la nature violente intrinsèque de sa fonction. En tant qu’espion il est forcé de se montrer impitoyable pour protéger sa couverture et le cinéaste le montre ainsi à Casablanca exécuter de main de maître un officier nazi qui pourrait potentiellement le reconnaître. Cela contraste à merveille le personnage et offre un magnifique contrepoint aux capacités de manipulatrice de Marianne que l’opération à Casablanca met en exergue. De la même manière, on le verra plus tard abattre froidement et avec détermination plusieurs soldats allemands lors d’une escapade en France pour tenter de trouver la preuve qu innocentera Marianne. Une subjectivité exacerbée qui rend ces personnages passionnants et qui ne cesse d’interpeller.

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Tempête sous un crâne
Le brouillage de la perception des événements est permanent et frappe de plein fouet Max dont les convictions et surtout les sentiments sont remis en cause. C’est particulièrement frappant au cours d’une séquence de réception qui rappelle celle des Enchaînés qui cristallise tous les enjeux. Max est au plus fort de son tourment et passe son temps à tenter de débusquer sa bien-aimée, de trouver une éventuelle faille. Il la cherche et l’observe constamment, Zemeckis formalisant avec grâce et limpidité la tension qui l’anime. Une scène qui semble dialoguer avec celle du film d’Hitchcock et qui pourrait en être son pendant, voire son reflet inversé. En effet, dans Les Enchaînés, on suit le couple Cary Grant/Ingrind Bergman tentant d’échapper à la surveillance du mari de cette dernière interprété par Claude Raines. Dans le film de Zemeckis, c’est comme si l’on passait de l’autre côté et se retrouvait à observer l’action du point de vue de Raines, celui que l’on essaye de duper. Zemeckis, par l’entremise de cette reconnaissance cinéphilique se joue alors un peu plus des attentes.

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Le travail sur le point de vue est un des motifs récurrents du cinéma de Zemeckis et si l’on peut rapprocher Alliés d’un de ses films, c’est sans doute Apparences où déjà il s’agissait de questionner les ferments d’un couple.
Zemeckis s’ingénie tout le film à provoquer un changement de perspective global qui s’appuie en priorité sur ce qui apparaît comme d’infimes détails. Comme par exemple la notion d’accomplir son devoir lancé à Max par l’entremise d’une affiche placardée près de l’entrée de son bureau. Le changement d’angle de prise de vue faisant apparaître clairement la mention qui y est portée et cela intervient au moment où Max est tiraillé entre sa loyauté et son amour, comme un rappel quasi subliminal lancé au personnage en train de s’égarer.
En procédant par petites touches discrètes, Zemeckis aoutira à nous faire partager in fine le point de vue de Marianne, opérant alors un renversement troublant puisque jusqu’à présent le déroulement des événements était circonscrit à celui de Max. Le dernier quart d’heure décisif pour ce couple se développera ainsi à travers les yeux de Marianne dont on partagera maintenant les doutes et l’angoisse. Un changement de regard qui vaudra tous les discours pour valider ou non ses sentiments. Ce qui rendra la décision finale encore plus déchirante.

Tout comme Fligt et surtout The Walk, Alliés joue à merveille de plusieurs registres pour parvenir avec brio à une conclusion à l’implication sensitive inattendue.
Pas sûr que cela suffise à modifier la perception que l’on peut avoir de Robert Zemeckis et son cinéma.

Nicolas Zugasti

ALLIED
Réalisation : Robert Zemeckis
Scénario : Steven Knight
Production : Robert Zemeckis, Steve Starkey, Steven Knight…
Photo : Don Burgess
Montage : Mick Audsley & Jeremiah O’Driscoll
Bande originale : Alan Silvestri
Durée : 2h04Sortie française : 23 novembre 2016

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