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Pour ceux qui ne connaîtraient pas encore Conan, le héros des romans fantasy de Robert E. Howard, le cinéaste John Milius en a donné un bon résumé dans le prologue de sa version cinématographique sortie en 1982 : Conan, c’est un barbare cimmérien qui a vu, enfant, son village et sa famille décimés par un affreux vilain quasiment immortel, et qui a passé l’essentiel de son existence à ruminer sa terrible vengeance – en même temps qu’il développait exponentiellement sa musculature de taureau. Avec le temps, Conan le barbare est devenu l’un des grands classiques de la fantasy au cinéma, d’autant plus aisément que le scénario de John Milius et d’Oliver Stone est grandiose et que le genre, depuis lors, ne croule pas vraiment sous les réussites. Conan a rapidement imposé sa sauvagerie sereine sur un monde à la fois historique et irréel, sis à une époque qui précède les chants homériques et qui offre à l’imagination une discrète collision entre l’authenticité et l’occultisme. Conan apparaît comme le parfait héros : costaud, bourrin, dirigé par son obsession vengeresse et totalement dénué de scrupules. En 1984, Richard Fleischer accouche d’une suite, Conan le destructeur, écrite par Roy Thomas et Gerry Conway, kitsch et ironique, devenue l’archétype même du style fantasy : un sorcier enfermé dans son château de cristal, un monstre qui survit grâce aux miroirs, une vierge naïve qu’une terrible magicienne veut sacrifier à un dieu-démon, des artefacts à récupérer aux quatre coins du monde… En somme, Fleischer a fait la transition entre la sécheresse du film de Milius et les séries TV type Hercule et Xena.

Pour tous les cinéphiles ayant grandi avec le héros cimmérien, il semblait impossible de rivaliser avec le premier Conan. L’annonce d’un Brett Ratner à la réalisation n’était pas faite pour rassurer les fans. Puis, Marcus Nispel prenant les commandes, ce n’était pas une panacée, mais c’était sans commune mesure avec le metteur en scène de Rush Hour… Au moins pouvait-on considérer le très raté Pathfinder comme un brouillon esthétisant d’un nouveau Conan, et se satisfaire de l’habitude qu’avait le cinéaste de réactiver des franchises tombées en désuétude (ses remakes, médiocres ou désespérants, selon les goûts, de Massacre à la tronçonneuse et Vendredi 13).

Sans être une suite ni un remake, son Conan est une variation des aventures du héros barbare, avec de nouvelles origines et un nouveau super-vilain. Le long prologue laisse une plus large place à l’enfance de Conan, incarné par le jeune Leo Howard. Celui-ci commence par sortir vainqueur d’une épreuve imposée à tous les jeunes gens du village barbare souhaitant devenir des chasseurs, non seulement en parvenant à remplir les conditions du test, mais en rapportant chez lui les têtes de trois ennemis indigènes sauvagement dézingués. S’ensuit la scène de la destruction du village, sans le charismatique Thulsa Doom mais avec un méchant très réussi, Khalar Zym, joué par le belligérant général d’Avatar, Stephen Lang. Accompagné de sa fille aux dons médiumniques, il recherche la dernière partie d’un masque légendaire censé offrir des pouvoirs équivalents à ceux des dieux, notamment celui de faire revenir sa sorcière de femme d’entre les morts. Conan voit son père (Ron Perlman) mourir dans une ignoble mise en scène, avant qu’une ellipse nous transporte plusieurs années en avant, avec un Conan devenu adulte recherchant un Khalar Zym devenu un surpuissant monarque.

Nispel tente d’affirmer son emprise sur le personnage – et de s’assurer la sympathie des fans – en privilégiant la sauvagerie sur la subtilité. Il profite d’un scénario grossier et lacunaire pour proposer une succession de scènes de combat dont la violence dissimule, sous un rouge ciment, les manquements du récit. Le film s’ouvre d’ailleurs sur la naissance de Conan au beau milieu d’un champ de bataille, entraînant la mort de sa mère – façon élégante de nous préparer à la barbarie qui va suivre. La simplicité même des motivations du héros, qui parcourt le monde en quête du génocidaire autocrate, n’invite certes pas à la finesse. Ni à la réflexivité. Conan n’est pas du genre enfant de chœur, et Nispel se vautre dans l’évidence de son brutal caractère – par exemple lorsqu’il plonge sans hésiter son doigt dans la cavité nasale d’un ennemi. Ennemis qui ne sont pas en reste : outre un Khalar Zym qui a la réputation de ne laisser en vie aucun de ses adversaires, la plus perverse est sans doute sa fille Marique (Rose McGowan), prête à écharper autant d’innocentes demoiselles que nécessaire pour parvenir à ses fins. Néanmoins, c’est là précisément ce qui fait la force de ce Conan qui, contrairement au détestable et prétentieux Choc des Titans (dans un genre mythologique pas si éloigne), n’essaie jamais de se faire passer pour ce qu’il n’est pas, et rejette toute forme d’humour vaseux au profit d’un premier degré brut de décoffrage. Premier degré salutaire, car il est bon de ne pas devoir supporter la traditionnelle ponctuation humoristique de toute action, comme c’est le cas dans le film d’action américain depuis vingt ans.

Pour raconter ce « morceau d’Histoire perdu », selon les termes du producteur, Nispel se repose efficacement sur un casting malin, avec au premier chef, en remplacement de l’inoxydable Arnold Schwarzenegger, un comédien venu de la télévision : Jason Momoa, bien connu des amateurs de Stargate : Atlantis et découvert récemment, par les autres, dans la série adaptée de George R.R. Martin, Le Trône de fer, prête son regard profond et furieux au primitif héros. Face à lui, l’excellent Stephen Lang impose son visage buriné et son style agressif avec un enthousiasme communicatif. Rachel Nichols apporte sa beauté distante à un rôle qui ne se limite pas à l’habituelle godiche (il faut bien un sacré caractère pour tenir tête au discourtois Cimmérien). Et l’indispensable Saïd Taghmaoui incarne un sympathique side kick, ni trop encombrant (une bonne heure sépare son apparition de sa « grande scène ») ni trop effacé.

Hormis quelques défauts narratifs et structurels (l’usage de la magie, d’accord, mais pourquoi seulement dans une seule séquence de combat, où Marique envoie contre Conan des soldats de sable ?), ainsi qu’une 3D qui, une fois n’est pas coutume, ne sert strictement à rien, Conan réussit donc parfaitement son pari : une réactivation bien bourrine du mythe initié par Howard et magnifiquement adapté par Milius. L’amateur d’exotisme pourra, en outre, y trouver un vrai plaisir décoratif, tant le film nous fait traverser de paysages aux styles divers : ambiance nordique dans le prologue, puis orientale dans toute la première partie, monastère du « sang pur » dont l’architecture et les costumes locaux se réfèrent à la Grèce antique, château de Khalar Zym d’un gigantisme proche du Barad-dûr de Sauron dans le Seigneur des Anneaux, etc. C’est souvent un plaisir de découvrir à quel point le monde réinventé par le directeur de la photographie Anton Bakarski ressemble à un vaste champ de ruines, résidus de civilisations éteintes depuis des millénaires. Comme si Conan, en racontant les aventures légendaires des héros d’autrefois, s’inscrivait lui-même dans une trajectoire temporelle pleine d’un passé tout aussi riche, voire plus riche encore, que le nôtre. Ce n’est pas la moindre des qualités du film que de faire éprouver cette richesse.

Eric Nuevo

> Film sorti en salles en France le 17 août 2011

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