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« Mieux vaut être le roi d’un soir qu’un Charlot toute sa vie » : cette réplique de Rupert Pupkin, l’antihéros ambigu de La Valse des pantins, semble avoir été parfaitement intégrée par les citoyens de la société du XXIe siècle, tout entiers dirigés vers l’obtention du fameux quart d’heure de gloire prophétisé par Andy Warhol en 1968. La télévision puis le développement exponentiel d’internet ont favorisé ce besoin primitif de célébrité, à tel point que chaque habitant de la planète est potentiellement une star en puissance, exerçant, en attendant d’être découvert, ses talents quelconques dans sa chambre, son salon, sa cave ou je ne sais où. Finies ces légendes mettant en scène un technicien de génie fabriquant une machinerie complexe dans son garage – désormais la naissance de l’artiste se fait via un écran d’ordinateur, un clavier, une souris et une webcam. En parallèle, la télévision a conservé tout son pouvoir glorifiant, multipliant les occasions de révéler les chanteurs, acteurs, comiques et même cuisiniers de demain. L’écran (du PC ou de télévision) est une fenêtre ouverte sur l’axiome warholien. Corollairement, cette fenêtre débouche aussi sur le coup d’éclat permanent : puisqu’on ne vous offrira pas deux fois la même chance, faîtes-en un maximum pour rester gravé dans les consciences.

A revoir La Valse des pantins aujourd’hui, il apparaît que Martin Scorsese avait parfaitement saisi, dès le début des années 80, la problématique du coup d’éclat télévisuel, vingt ans ou presque avant l’explosion de la télé-réalité (qui projette littéralement des inconnus sur la grande scène du monde). Ce n’est pas la seule raison pour laquelle le film mérite d’être découvert ou revu. Car il s’agit avant tout d’une rare incartade comique dans le cinéma de Scorsese, habituellement bien grave. The King of Comedy (en V.O.) dresse un portrait acide du monde de la comédie et du show business autant qu’il joue sur les ressorts du comique, mais un comique toujours en balancement entre l’inquiétant et le pathétique, car son personnage principal, s’il se veut amusant, est souvent drôle en creux, du fait de l’embarras qu’il provoque chez ceux qui l’entourent. Rupert Pupkin fait pitié. Pas facile de demander au spectateur de s’attacher à un type aussi agaçant et pathétique que l’est Pupkin, le genre de pot-de-colle que personne n’aurait envie d’avoir dans les pattes. Tellement pas facile, d’ailleurs, que le film reçut un accueil critique et public désastreux, et que Scorsese le désavoua plus ou moins par la suite, affirmant au mieux que ce fut une expérience embarrassante, au pire que c’est une œuvre complètement ratée. A notre humble avis, The King of Comedy (adoptons définitivement le vocable original, bien plus pointu) se situe pile poil entre les deux, sans doute raté au sens où l’entendait Scorsese, qui imaginait un film plus ambitieux et une énième collaboration avec Robert de Niro plus fructueuse, et certainement embarrassant parce que son protagoniste ressemble à ces doux dingues qui parlent seuls dans la rue et qu’on craint de confronter, même gentiment, à leur folie.

Pareille tension n’empêche pas le film de tomber juste dans ce qu’il désire montrer des dérives de la société du spectacle. Il n’est pas si difficile de s’imaginer en Rupert Pupkin : un type qui brille par sa banalité, un mec solitaire qui n’a pour seul loisir et occupation que l’idolâtrie du présentateur-vedette d’un show télévisé à l’américaine, et pour seuls amis qu’une psychotique tout aussi groupie que lui et deux effigies en carton avec lesquelles il converse joyeusement, tandis que sa mère (dont la voix appartient à celle de Scorsese) lui intime de baisser le volume. Alors qu’il attend son modèle à l’extérieur du studio de télévision, Pupkin parvient à grimper dans la voiture de Jerry Langford et à lui parler de son ambition comique. Pour se débarrasser de l’importun, la star lui propose de prendre rendez-vous auprès de sa secrétaire et de se présenter ensuite à son bureau, projet qui emballe plus que jamais l’excitation du wanna be. Faisant preuve d’une abnégation rarement vue, Pupkin se présente presque tous les jours au studio, sans craindre le ridicule, jusqu’à se rendre compte que Langford, manifestement, le fait tourner en bourrique.

The King of Comedy tient une place particulière dans la filmographie de Scorsese, au-delà de son inédite tonalité comique : le cinéaste est encore tout auréolé du succès de Taxi Driver et, plus récemment, de l’impressionnant Raging Bull. Sa collaboration avec Robert de Niro est à son faîte. Le rôle de Pupkin, confié à l’interprète historique de Travis Bickle, ressemble à un véritable défi artistique, proche du sublime ou du suicide, tant Pupkin est à la fois génial et grotesque. C’est pourtant lui, De Niro, qui apporta cette histoire à son mentor, persuadé qu’il pourrait en tirer le meilleur. Scorsese se souvenait alors de la tragique expérience vécue par Jodie Foster, découverte toute jeune dans Taxi Driver, harcelée pendant des années par un certain John Hinckley Jr. qui finit par tirer sur Ronald Reagan dans le but d’attirer l’attention de l’actrice. La filiation avec Taxi Driver ne s’arrête pas là : le Pupkin incarné par De Niro garde des traces du Bickle psychopathe, prêt à tout également pour un ultime coup d’éclat, un gros coup de pied dans la fourmilière inattentive de l’Amérique, sur le mode du « Regardez-moi, je suis là, j’existe ». Si Bickle revenait du Vietnam et se voyait abandonné par la société à son triste dérangement mental, Pupkin débarque simplement du New Jersey avec l’espoir de s’imposer une seule et unique fois, quitte à en payer le prix élevé.

La bonne idée du film tient dans le choix de Jerry Lewis pour interpréter l’irascible et peu loquace Jerry Langford. A l’époque, le célèbre duettiste du Martin & Lewis Show, désormais showman solitaire, est dans le ventre mou de la célébrité, quasiment exclu d’Hollywood, sans projet depuis longtemps, plus souvent moqué qu’adulé. Tandis que son compère Dean Martin a continué de poser sa voix de crooner sur les micros, en jouant de temps à autres chez Howard Hawks, Billy Wilder ou Vincente Minnelli, Lewis a effrité tout doucement sa notoriété après une vague de succès comiques (Le Zinzin d’Hollywood reste parmi nos favoris). Tous les membres du Rat Pack semblent alors sur le retour – Dean Martin et Frank Sinatra ont d’ailleurs été envisagés par Scorsese avant qu’il ne s’arrête sur Lewis. Il y a donc, dans ce rôle, une franche part autobiographique, bien que le personnage de Langford lui soit opposé pour ce qui est du caractère, Lewis étant réputé pour sa bonne humeur et son positivisme en-dehors des plateaux. Surtout, l’humoriste / acteur traîne derrière lui un bagage empirique essentiel, notamment lorsqu’il souffle à Scorsese une anecdote qui se retrouve dans le film, quand une tante inquiète demande à Langford de parler à son neveu malade au téléphone et lui souhaite « d’avoir un cancer » après qu’il a refusé de se plier à la requête.

Autant d’éléments qui font de The King of Comedy un film curieux et passionnant, aussi délicat à regarder en face que peut être embarrassant le trou de mémoire d’un comédien de théâtre, ou la dérive en direct d’une célébrité estimée. Successivement attachant et repoussant, Rupert Pupkin, nom sur lequel achoppent tous ses interlocuteurs sans exception, signe de leur indifférence, ne cesse de creuser son propre trou grotesque en assurant une ancienne camarade d’école de son succès prochain, ou en débarquant à l’improviste dans la maison de campagne de Langford en faisant croire à la demoiselle qu’ils sont attendus. Pupkin essaie simplement de se forger une place dans cette société – rien de plus difficile pour qui ne sait pas garder sa place anonyme et invisible. Pupkin veut faire en sorte que les figurines en carton qui lui servent de locuteurs, installées dans son sous-sol, représentant Jerry Langford et Liza Minnelli (dont le rôle, le vrai, a été coupé au montage par Scorsese), s’animent brusquement pour devenir réelles, quitte à ce que cela ne marche que pour quinze minutes.

A la fin du film, via un ressort dramatique cocasse, Pupkin parvient enfin à présenter son sketch devant le public du Jerry Langford Show. La séquence, filmée en vidéo et gonflée en 35mm, est continue, sans coupure. Cette résolution du cinéaste à nous faire participer à la débâcle attendue débouche curieusement sur un inespéré succès public de Pupkin, dont les vannes font rire les spectateurs aux éclats. J’ai lu quelque part que l’on pouvait douter de la réalité de cette séquence, Scorsese jouant à plusieurs reprises sur les niveaux de réalité, notamment lors d’une scène qui voit Pupkin dialoguer avec Langford au restaurant, et qui n’existe que dans sa tête. Mais cette thèse ne tient pas la route, au moins pour deux raisons : d’une part, parce que plusieurs personnages assistent à ladite séquence, parmi lesquels Langford lui-même, observant la scène à travers la vitrine d’un magasin de téléviseurs. Et d’autre part, parce que The King of Comedy, depuis ses premières minutes jusqu’à sa conclusion, traduit une inversion du comique scénique : drôle à l’écran, Langford ne fait plus rire personne à la ville, tandis que Pupkin, grotesque à la ville, révèle tout son talent comique à l’écran. C’est lui, Pupkin, le King of Comedy. C’est lui la star. Et de ce fait, le sketch final n’est que l’aboutissement populaire de son grand talent, celui d’être un être humain tout ce qu’il y a de plus banal, faisant rire autrui simplement en racontant sa piètre existence, un grand sourire sur les lèvres et un bon timing faisant le reste.

Eric Nuevo

Ressortie en salles le 18 mai 2011 par Carlotta



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