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Une nouvelle version du chef-d’œuvre de Jonathan Swift ? On dit : oui ! Une nouvelle version tout entière offerte à la mégalomanie d’un comédien star du grand comme du petit écran ? D’un coup, on ravale son enthousiasme. Depuis ses débuts sur grand écran dans Bob Roberts de Tim Robbins, Jack Black n’a cessé d’imposer à l’image sa carrure d’ogre et ses vannes bon marché, pour le meilleur comme pour le pire, jouant avec sa stature physique comme on s’amuse avec un véhicule tout terrain lancé sur une délicate route de campagne. Jack Black a un sens de l’humour très démocratique, car il est le premier à se moquer de lui-même, jouant les salopards machos dans le très discutable L’Amour extra-large ou se travestissant en catcheur mexicain ridicule dans Nacho libre. Tant d’audace appelle à une certaine reconnaissance – il faut oser se promener en collants multicolores durant tout un long-métrage, sans craindre que tout la salle s’en étouffe à force de rire. Et cette reconnaissance est largement acquise à cet homme orchestre, à la fois comédien, humoriste, producteur, compositeur, chanteur et scénariste, connu aussi bien outre-Atlantique pour faire partie du gang des comiques modernes – appelé joliment le Frat Pack, avec Ben Stiller, Owen Wilson, Will Ferrell, Vince Vaughn et consorts – que pour pincer furieusement la guitare avec son groupe Tenacious D. C’est dire si Black, qui est à la fois au moulin et au four, ne voit pas la vie en noir. Il serait plutôt dans le camp des acharnés du boulot, de ceux qui sont adorés par ces geeks d’adolescents qui ont rejeté en bloc le conformisme physique voulu par la télévision. Et qui se reconnaissent dans les masses imposantes de Black comme de Kevin Smith.

Les Voyages de Gulliver version Fox, c’est l’histoire d’un gros lourdaud, chef du département courrier d’un important journal new-yorkais, qui par la force des choses, après un voyage jusqu’au Triangle des Bermudes, se trouve projeté au royaume de Lilliput, où il devient un grand et gros lourdaud. Lemuel Gulliver ressemble à ces « adulescents » comme on les rencontre chez Tim Burton (Pee-Wee Big Adventure) ou Hal Ashby (Bienvenue Mister Chance) : à trente ans passés, son appartement est une foire aux jouets où il doit sans cesse rejouer la scène paternelle de L’Empire contre-attaque afin de récupérer sa carte de presse, il ne parvient toujours pas à se faire couler un café correct, et une console de jeu avec Guitar Hero est installée dans son bureau, au sous-sol du journal, pour les moments de détente. S’il s’étonne que l’employé fraîchement débarqué au service courrier ait rapidement obtenu une promotion, c’est parce que Gulliver est un grand naïf bourré de principes moyenâgeux : surtout ne pas adresser la parole aux journalistes, ne pas déranger le patron, ne pas répondre aux questions, bref, se faire le plus discret possible pour mener une vie des plus tranquilles possibles. Son manque chronique de réactivité lui interdit de seulement rêver à inviter la chef du service voyages, Darcy Silverman (Amanda Peet), dont le moindre regard le fait chavirer. Malgré toutes ces scories, Gulliver a une qualité essentielle : il est imaginatif. Lorsque, sur un malentendu, Darcy l’envoie réaliser une mission de trois semaines dans le Triangle des Bermudes, il saute sur l’occasion pour lui prouver à quel point il est un journaliste talentueux – quand bien même il n’aurait jamais écrit une ligne de sa vie.

Lilliput lui donne la chance de se placer, pour la première fois, dans une position dominante vis-à-vis des autres. D’homme invisible, Gulliver devient géant aux yeux d’une population de Lilliputiens coincée à l’époque de l’Angleterre victorienne. Affublé d’un grand de corps, il doit également montrer un grand d’esprit, et se fait passer pour un roi égaré dont les tranches de vie, relatées dans son théâtre personnel, sont largement inspirées des séquences les plus célèbres des grandes productions hollywoodiennes – l’affrontement avec Dark Vador dans L’Empire contre-attaque ou la fin de Titanic – ou des plus illustres séries télévisées – 24h chrono. (Impossible de ne pas penser à Ben Stiller dans Tonnerre sous les tropiques, qui rejoue éternellement pour un public de sauvages les meilleurs moments de son rôle de fermier Simple Jack.) Certains Lilliputiens, plus perspicaces que les autres, se méfient de ces histoires à dormir debout, d’autant que Lemuel confirme avoir été noyé à la fin de Titanic afin de s’échouer sur la plage de Lilliput ! Mais la magie opère. Gulliver se fait le concentré de toute la culture populaire américaine, autant que son représentant le plus convaincu : il transforme la place principale du royaume en Times Square pour petits bonshommes, remplaçant écrans géants et publicités par des affiches qui le mettent en scène. Petit à petit, Lilliput se transforme en Gulliverland. Autant dire que, même inconsciemment, un certain cinéma hollywoodien ne peut se détacher d’une forme de collusion douteuse avec le colonialisme culturel. Quand les Américains installent une usine Pepsi en Irak après la libération de Bagdad, Gulliver reproduit les campagnes de pub Apple à son image pour en placarder les rues…

Même à passer outre ces détails, qui s’incarnent par ailleurs dans certains des moments les plus amusants du film – les reproductions de scènes fameuses sont très réussies – l’impérialisme gulliverien ne s’arrête jamais. Dominé par la présence massive d’un Jack Black disproportionné et qui use peu délicatement de son lourd organisme (par exemple en s’enfilant un pauvre soldat lilliputien dans le séant lors d’une chute en arrière), le film orbite pleinement autour du comédien, comme si rien ne pouvait se décider sans lui. Gulliver tire les ficelles des marionnettes-lilliputiens comme un metteur en scène dirige ses acteurs ; il va même jusqu’à pasticher une scène de Cyrano de Bergerac, lorsque Christian fait la cour à Roxane tandis que Cyrano lui dicte ses paroles, indice probant s’il en est du désir de Gulliver / Black d’imposer sa marque de fabrique sur Lilliput / la production. Plus le récit se déroule, et plus il devient évident que Les Voyages de Gulliver relatent moins une expédition étonnante qu’un putsch au sein de la Fox, Jack Black prenant le pouvoir aux dépens de Rob Letterman. Celui a d’ailleurs déclaré que « Jack est la pièce maîtresse du film », le producteur exécutif Benjamin Cooley ajoutant que l’acteur s’était « amusé comme un gamin dans ce film ». Oui, mais comme un gamin capricieux désireux de réunir autour de lui tous les jouets, quitte à ce qu’il n’en reste plus pour les autres. Alors qu’il était également producteur exécutif, Black, sur le plateau, donnait la réplique aux comédiens incarnant les Lilliputiens, même lorsque sa présence n’était pas requise, pour les « aider ». Et pour s’assurer qu’ils jouaient à son goût ?

Apprécier Les Voyages de Gulliver en revient donc à courber l’échine devant l’héliocentrisme propre à Jack Black, ce que nous laisserons à l’appréciation des uns et des autres. Si le Jack Black Show fut pour moi un vrai calvaire, nul doute que nombre de spectateurs lanceront au projectionniste : « Soyez sympas, rembobinez » pour profiter plus avant des grimaces et des rodomontades de la star. Dans une salle de cinéma, il y a toujours trois sortes d’individus : ceux qui sont sensibles à l’humour débridé, ceux qui en ont la nausée, et ceux qui y restent indifférents. Alors que je me plaçais dans la dernière catégorie durant une grande partie du film, les ultimes vingt minutes m’ont définitivement renvoyé à la seconde : voir Gulliver clore son parcours initiatique en dansant comme un forcené devant une foule de Lilliputiens chorégraphiés fut le coup de bambou de trop. Pour ma défense, c’était après que Jack Black, déguisé en gamine, se fût fait torturer gentiment par une petite fille dans une maison de poupée, dans l’île des géants. Il était normal, alors, que mes dents grinçassent un peu. Et que mes yeux pleurassent de fatigue. (L’usage du subjonctif imparfait étant en vogue dans le protocole de Lilliput, j’ai souhaité m’adapter le temps de trois formulations verbales. Cet article retrouvera sa conjugaison normale dès la phrase suivante.)

Malheureusement, puisque toute la place – topographique et narrative – est occupée par Jack Black, il n’en reste plus beaucoup pour Swift lui-même. Quid de l’ironie mordante du roman ? Quid de la dénonciation en creux des institutions, de la société et de la politique contemporaines ? Quid des autres pérégrinations de Gulliver, après les tout-petits et les géants ? L’auteur irlandais n’a tellement aucun rôle à jouer dans cette pantalonnade hollywoodienne que son nom n’apparaît pas même au générique ! Difficile à imaginer, surtout que le film ne cherche pas à dissimuler sa parenté avec ce chef-d’œuvre du XVIIIe siècle. Oubli impardonnable ou conséquence du putsch fomenté par Black ? C’est peut-être une bonne chose, finalement. Car, si Les Voyages de Gulliver version Fox parviennent à faire rire quelques générations d’enfants, malgré un humour largement basé sur des références culturelles destinées aux adultes, au moins ne seront-ils pas attachés au nom trop respectable de Jonathan Swift qui, lui, à son crédit, n’a jamais imaginé qu’un soldat lilliputien puisse s’enfiler dans le séant de son personnage principal ! Désormais, le monde se divisera en deux catégories : ceux qui prennent un peu de plaisir devant ce film grassouillet ; et ceux qui préfèrent feuilleter de nouveau les pages magiques des Voyages originaux.

Eric Nuevo

> Sortie le 23 février 2011

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