« Prometheus » de Ridley Scott : retour à Scottland

À l’origine de Prometheus, il y a une image : celle d’un squelette entrevu dans Alien, le 8e passager, par les membres d’équipage du Nostromo lors de leur passage par la planète LV-426. Ce géant ossifié, avachi dans le siège immense de son poste d’observation, l’abdomen percé par un xénomorphe, semblait être le prolongement esthétique d’un vaisseau aux courbes très organiques. Ridley Scott avait regretté que le « Space Jokey » – ainsi fut-il baptisé – et que le cyclopéen vaisseau spatial qui l’environnait fussent oubliés une fois la créature mise en circulation ; nombre de questions restaient sans réponse, comme de savoir d’où provenait cet appareil, où il allait, et ce qui avait bien pu lui arriver. Prometheus se propose de répondre à ces interrogations en nous propulsant quelques quarante années avant le premier Alien, lorsque la Weyland Corporation, bien connue des aficionados de la saga, envoie sur la future planète Achéron une mission de reconnaissance financée à hauteur de mille milliards de dollars. Le but de la mission, caché aux membres d’équipage jusqu’au moment de leur réveil de stase, est révélé par les professeurs Shaw et Holloway (Noomi Rapace et Logan Marshall-Green) : la découverte d’une représentation de constellation, identique à travers plusieurs ères et chez plusieurs civilisations, semble valider la théorie de l’origine extraterrestre de la vie sur Terre. Weyland, un vieillard proche de la fin, s’est emparé de ce projet pensant que les deux scientifiques pourraient réellement aller à la rencontre des « Ingénieurs », le nom qu’ils donnent à cette mystérieuse intelligence dont l’Homme serait le descendant direct. Le vaisseau Prometheus est donc envoyé à l’autre bout de la galaxie, au terme d’un long voyage de plus de deux ans, afin de confirmer ou d’infirmer cette idée – pas si folle puisque l’origine extra-stellaire de la vie terrestre est une théorie en vogue chez les scientifiques, mais elle serait arrivée plus prosaïquement par le biais de comètes ; c’est là que l’inventivité de la science-fiction entre en jeu.

Averti qu’il s’agit là d’un prequel aux aventures terrifiantes du bestiau imaginé par H .R. Giger, le spectateur éprouve évidemment un malin plaisir à saisir toutes les références induites par le retour du fondateur de la saga à son genre – et à son film – de prédilection, depuis les échos scénaristiques jusqu’aux indices d’une progression vers le modèle que nous connaissons de la créature. Son œil scrute chaque événement à la loupe de l’empirisme. À de nombreux égards, Prometheus se rapproche d’ailleurs de son modèle Alien, à ceci près que la narration divergente interdit le body count traditionnel du genre institué par le 8e passager à l’époque – s’il y a des morts, leur disparition ne suit pas une logique de slasher. Autrement, tout, depuis l’esthétique très classique et classieuse jusqu’à l’instauration d’une atmosphère pleine de mystère et d’angoisse, rappelle l’autre. C’est la manière qu’a Ridley Scott de nous prévenir, dès les premiers instants, qu’il est bel et bien de retour dans son terrain de jeu préféré, celui de la créature qui l’a vu naître en tant que cinéaste reconnu : Prometheus, c’est un grand manège qui nous ramène à Scottland, nom que l’on pourrait donner à ce vaisseau circulaire qui fait l’enjeu de ce film. Au petit jeu des références, on pourrait souligner également que Scottland a quelque chose de l’hôtel Overlook de Shining, non seulement parce qu’on y rencontre des organismes maléfiques et des fantômes matérialisés, mais encore parce que l’ouverture du film de Scott rappelle fortement le « vol de Pazuzu » célèbre des premiers plans du chef-d’œuvre de Kubrick – un voyage aérien à travers un paysage étranger qui se conclut par l’apparition d’un immense vaisseau que l’on suit un instant.

Mais l’essentiel n’est pas dans la re-connaissance de codes et de symboles, qui feront le plaisir de ceux qui ne considèrent le cinéma qu’à travers la citation. Prometheus est bien plus qu’une réminiscence science-fictionnelle de Ridley Scott, qui n’avait plus approché le genre depuis Blade Runner : c’est d’abord une suite talentueuse et inventive, au moins sur la forme, avant d’être une révision ironique des psychologies cinématographiques du space opera horrifique, une galerie des curiosités doublée d’une réflexion sur l’épaisseur de la vie humaine. À ce titre, tous les défauts potentiels du film – rupture franche dans le scénario arrivé aux deux-tiers, maigreur psychologique des personnages, absence d’enjeux pragmatiques – peuvent aisément s’inverser dès lors que l’on entrevoit Prometheus non plus comme le véhicule du caractère d’une femme forte, Elizabeth Shaw, digne successeur (ou prédécesseur, comme on voudra) d’Ellen Ripley, matérialisée par l’énergique Noomi Rapace sortie de son rôle de hacker, mais du point de vue du véritable protagoniste principal, David, l’androïde en chef incarné par le remarquable Michael Fassbender.

Le film ne s’ouvre pas sur lui, mais Scott lui réserve néanmoins une place fondamentale dans les vingt premières minutes. Passée une scène d’ouverture impressionnante de beauté visuelle, la caméra planant au-dessus d’un paysage extraordinaire (en réalité les reliefs islandais mis en valeur par la technologie 3D) et une courte introduction mettant en scène Shaw et Holloway devant des peintures rupestres, tous les premiers instants du vaisseau financé par Weyland sont occupés par la présence magnétique de ce comédien, visiblement devenu indispensable à tous les genres cinématographiques. En regard des traditionnels androïdes d’Alien, David a une particularité : loin de n’être qu’un tas de boulons dédié à l’efficacité, il se veut très raffiné et distingué. Durant le long trajet qui mène l’équipage jusqu’au but de sa mission, David occupe son temps entre l’apprentissage des langues mortes les plus inextricables et le visionnage de films du patrimoine ; le temps d’une séquence, le voilà superposé à une scène de Lawrence d’Arabie où Peter O’Toole apprend à la cantonade comment éteindre une flamme avec ses doigts : « Il s’agit de ne pas faire attention à la douleur ». Ce collage est l’occasion de remarquer combien Scott a travaillé la ressemblance visuelle entre Fassbender et le Peter O’Toole du film de David Lean, ce même visage émacié, ces mêmes yeux profonds, ces mêmes cheveux blonds plaqués. Sans doute faut-il voir dans ce lien une admiration du droïde pour le caractère aventureux de Lawrence, son abnégation dans le dépassement de soi, jusqu’à la caricature du martyre. Ce n’est qu’ensuite, à l’approche de la planète, que les autres membres d’équipage quittent leur stase cryogénique afin d’intégrer la fiction fomentée – ou prolongée, à la suite de Weyland – par David.

Dans la logique de ces séquences, centrées autour de la découverte d’un personnage et d’un environnement, la première heure du film se déploie autour d’un principe exploratoire qui renvoie naturellement à Alien : visite des différentes parties du vaisseau, réveil de l’équipage, rencontre avec ses membres les plus importants, atterrissage sur la mystérieuse planète, exploration approfondie des installations artificielles, etc. En suivant un scénario peu versé dans l’originalité, Ridley Scott écarte la question de la nouveauté narrative pour se focaliser sur le travail formel et le soin apporté aux décors. Les longues scènes de visite du dôme, de la découverte de la salle au visage humain taillé ou du passage dans les galeries menant au vaisseau, confirment la proposition avancée par l’intrigant prologue : sous ses aspects de grande claque visuelle, Prometheus cherche moins à révolutionner le genre qu’à lui octroyer un nouvel environnement, une nouvelle épaisseur formelle. La technologie du XXIe siècle a permis un saut qualitatif dans la représentation et Scott utilise pleinement ces possibilités nouvelles, dans le prolongement d’un Avatar, très loin de la tentation potentielle de vouloir refaire un film « type » des années 70 pour s’assurer un succès. C’est pourquoi il ne faut pas chercher ici une volonté de faire évoluer la structure narrative du bon vieux classique de la S-F ; le film est plutôt l’affichage du goût immodéré de Scott pour l’inspiration visuelle. L’usage de la 3D n’a ainsi rien d’un hasard. Aussi curieux que cela puisse sembler, on pense de temps en temps, durant la projection de Prometheus, au merveilleux documentaire de Werner Herzog sur la grotte de Chauvet et ses peintures rupestres, La Grotte des rêves perdus – et pas seulement parce que Shaw et Holloway débutent le film par la mise au jour de dessins muraux. Cela, parce qu’on trouve chez Scott et Herzog la même volonté de donner de la profondeur à des environnements clos ou souterrains (grottes, petites pièces) et de jouer avec les signes de civilisations ancestrales (écritures, dessins, sculptures à déchiffrer), signes porteurs d’un message incomplet mais d’une importance capitale. Prometheus est quasiment plus un film d’exploration philosophique et philologique qu’une œuvre de science-fiction pure et dure.

Cette orientation risque de décevoir une partie du public et des critiques. Elle est évidente en particulier dans la gestion des personnages, pour la plupart purement mécaniques, voire caricaturaux (le scientifique à la coupe de punk qui se dit intéressé uniquement par l’argent, pâle réminiscence des deux techniciens syndicalistes du premier opus), et culmine à travers la faiblesse de Vickers, incarnée par Charlize Theron, qui fait seulement acte de présence. Il y a cependant une autre manière de voir les choses, une volonté consciente de produire des personnages qui ne soient que des enveloppes vidées de leur substance. Ces protagonistes de chair et d’os s’apparentent à ces figures holographiques que l’équipage observe avec circonspection dans les couloirs du dôme, extraits du passé de la planète, ou ces corps tirés des rêves de Shaw que David épie avec gourmandise, simples résurgences dénuées de dimensions. Ironiquement, Scott crée un parallèle entre nous, humains, dirigés par nos instincts et ambitions primaires, et eux, extraterrestres mutiques, dédiés à une impénétrable mission universelle, mais tous identiques. À distance, David observe l’entrechoc des formes de vie, stoïque, en toutes circonstances, tel l’arbitre du genre humain contre ses créateurs.

Pour son rôle, Fassbender dit s’être inspiré des réplicants de Blade Runner, et c’est évident lorsqu’on compare son interprétation à celles de ses camarades : tous les humains du film sonnent creux et paraissent subir les événements, quand seul le non-humain semble avoir un temps d’avance sur le tout le monde et une vraie capacité d’étonnement, à la façon de Rutger Hauer faisant son laïus sur les merveilles du Cosmos. C’est l’être artificiel qui, paradoxalement, semble vivre les choses plus intensément que les autres, parce qu’il a dépassé depuis longtemps le stade des questionnements philosophiques humains (voir sa discussion avec Holloway au sujet d’une potentielle rencontre avec le « Créateur »). Quelque part, le Prométhée du film, allègrement cité par Weyland dans une intervention holographique, c’est bien lui : la passerelle entre l’Homme et ses dieux. C’est surtout cela que raconte le film de Ridley Scott ; et ceux qui y chercheront absolument une cohérence mythologique avec le reste de la saga risquent de passer totalement à côté d’une œuvre excellente.

Eric Nuevo

Sortie le 30 mai 2012.
Distribué par Twentieth Century Fox France, en 3D.



Mon palmarès du 65ème Festival de Cannes

Voici donc, après avoir vu les 22 films en compétition, mon palmarès :

PALME D’OR : Holy Motors de Leos Carax

GRAND PRIX DU JURY : Amour de Michaël Haneke

PRIX DU JURY : Lawless de John Hillcoat

PRIX D’INTERPRETATION MASCULINE : Mads Mikkelsen dans Jagten

PRIX D’INTERPRETATION FEMININE : Marion Cotillard dans De rouille et d’os

PRIX DE LA MISE EN SCENE : Im Sang-soo pour The Taste of Money

PRIX DU SCENARIO :
Jagten de Thomas Vinterberg

CAMERA D’OR : Beasts of the southern wild de Benh Zeitlin

TOP 5 toute compétition confondue :
1. Holy Motors de Léos Carax
Pure film d’initiés, Holy Motors marque le retour de Carax 16 ans après Pola X. Une œuvre dense, limpide, critique couplé à un désir immense de cinéma. Un chef d’œuvre pour certains, un film vain et creux pour d’autres. A chacun de juger.

2. Amour de Michaël Haneke.
Jean-Louis Trintignant et Emmanuelle Riva s’aiment depuis 50 ans. L’une voit sa santé décliner au fur et à mesure du temps qui passe tandis que l’autre tente de colmater les brèches familiales. Un film immense sur l’amour fou culminant dans une scène choc que je ne dévoilerais pas.

3. De rouille et d’os de Jacques Audiard
Une dresseuse d’orques amputé des deux jambes tombe amoureuse d’un free fighter clandestin. Un pitch incroyable pour un film fort. Audiard réussit haut la main son passage au mélo et confirme son statut de number one des cinéastes français.

4. Lawless de John Hillcoat
Du bon cinéma de genre avec brigands héroïques, policiers malfaisants et scènes d’actions parfaitement réalisés. Pas un chef d’œuvre mais un long-métrage libre, violent et anti-consensuel.

5. Jagten de Thomas Vinterberg
Là non plus, pas un chef d’oeuvre mais la filmographie de Vinterberg prend après Submarino une tournure intéressante surtout après le vide intersidéral consécutif à Festen. Avec en prime, le sublime Mads Mikkelsen.

Fabrice Simon



“Paperboy” de Lee Daniels : échec et moite !

Lee Daniels a plusieurs sœurs en prison qui écrivaient à d’autres prisonniers et vivaient ainsi des relations intenses. Il a également un frère qui a séjourné longtemps en prison et à qui de nombreuses femmes écrivaient pendant sa détention. C’est également un réalisateur black et gay. Dans les années 80, il a eu des relations sexuelles avec des hommes blancs qui l’évitaient en public parce qu’il était noir. Voici, aux dires mêmes du cinéaste, les raisons pour lesquelles il aurait choisi de réaliser The Paperboy, film se déroulant dans la moiteur du sud des États-Unis et scénarisé par Pete Dexter (l’auteur de Deadwood tout de même). Mais à la suite de la projection du film en sélection officielle, le moins que l’on puisse dire c’est qu’il aurait dû s’abstenir !

L’avantage, lorsque l’on n’attend absolument rien d’un film, c’est qu’on ne peut être surpris qu’en bien ! Exhibant un amas de clichés et affichant toute la vulgarité des mauvais mélos, Precious, le précédent film de Lee Daniels avait révulsé lors de sa projection dans la sélection Un Certain Regard en 2009. D’où la surprise cette année de voir The Paperboy en compétition officielle. Une promotion ahurissante dont les origines peuvent se trouver, sans doute, dans son sujet et son casting. Interprétés par Matthew McConaughey, John Cusack, la lumineuse Nicole Kidman et la star des ados et pré-ados Zac Efron, ce thriller érotique signe le retour au polar pour le cinéaste originaire de Philadelphie, après la réalisation de Shadowboxer (2006, inédit en France) mais surtout après l’écriture du scénario de A l’ombre de la haine qui révéla Halle Berry en 2002.

En 1965 en Floride, deux frères, l’un reporter au Miami Times, le second au Moat County Tribune, enquêtent à la demande de Charlotte (femme mystérieuse, dont le cœur s’emballe régulièrement pour des détenus) sur un chasseur d’alligator, condamné à mort pour avoir éventré le shérif local quatre ans plus tôt. Thriller érotique et sulfureux, annoncé (par les producteurs !) comme un croisement entre Chinatown et La fièvre au corps, The Paperboy porte en lui quelques scènes ahurissantes qui nous laissent entrevoir ce que le film aurait pu valoir s’il avait été tourné par un vrai metteur en scène. Nicole Kidman pissant sur Zac Efron, il est vrai brulé par des méduses ! Matthew McConaughey estropié, balafré et éborgné après une relation homosexuelle et sadomasochiste ! Voici deux exemples de scènes choc que l’on peut voir dans ce film et qui culminent dans une séquence de sexe à distance avec le duo Kidman/Cusack. Gâché par une réalisation à la truelle, si on veut être gentil, et un regard condescendant sur ses acteurs (Zac Efron est filmé en permanence en slip blanc du plus bel effet !) et revanchard sur le système (après tout McConaughey et Kidman ne sont-ils pas les doubles du réalisateur lorsqu’il entretient des relations inavouées ou lorsqu’elle pisse sur la star des adolescents ?), The Paperboy semble avoir été sélectionné cette année pour l’accumulation de scènes à scandale avec, comme corollaire, son lot de polémiques – soit pour la pire des raisons.

Fabrice Simon

Film en sélection officielle



“Killing Them Softly” de Andrew Dominik : Vive la crise !

Un homme vu de dos traverse un tunnel rempli d’immondices, son pas régulier entrecoupé par un discours de Barack Obama d’avant l’élection de 2008. D’entrée cette scène magnifique marque le ton du nouveau film d’Andrew Dominik, Killing Them Softly, soit un discours résolument social à partir d’ une histoire policière relativement simpliste. A Boston, Jackie Cogan, un homme de main, est chargé d’enquêter sur un casse qui s’est déroulé lors d’un tournoi de poker organisé par la Mafia. Mélange d’humour noir (les négociations entre Brad Pitt et Richard Jenkins notamment) et de violence esthétisée (dont une scène de meurtre en voiture hallucinante), ce thriller d’auteur avait donc tout sur le papier pour être l’un des moments choc de ce Festival de Cannes.

La présence de Andrew Dominik, réalisateur de deux premiers films remarquables, est un pari risqué mais excitant qui a ravi à l’annonce de la sélection officielle les rédacteurs versusiens. Dès son premier film le cinéaste néo-zélandais avait impressionné et provoqué avec l’histoire de la vie de l’ennemi public n°1, Mark Read. Portrait âpre et réaliste australien tueur de dealers, oscillant entre documentaire et biographie lyrique, Chopper était porté par la mise en scène sèche et brutal et l’interprétation ébouriffante d’Eric Bana. Essai conforté par son deuxième film, L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford, scénarisé par Nick Cave, faux-biopic mélancolique, anti-western envoûtant et poétique. Au final, la troisième réalisation de Dominik présentée en compétition officielle est une légère déception car, à trop vouloir occuper l’espace cinématographique existant entre les frères Coen et Quentin Tarantino, le cinéaste néo-zélandais n’arrive jamais vraiment à se démarquer de ces deux lourdes influences.

Pourtant, Killing Them Softly (oubliez le titre français !) n’est pas dénué de qualités. En martelant sans ambiguïté son discours anti-libéral, le cinéaste assimile le milieu du crime aux grandes entreprises avec leur cocktail de conseils d’administration, de délocalisations, de tractations salariales, ainsi que de renvois de mauvais ouvriers, dans des scènes souvent très drôles. Porté par des acteurs inspirés, dont James Gandolfini dans un rôle de gangster dépressif certes pas très novateur (on pense en permanence à Tony Soprano et cela fait du bien !), Ray Liotta enfin de retour dans un rôle digne de son ancienne stature, et surtout Brad Pitt, cheveux gominés à outrance, évoluant comme en apesanteur et dont chaque apparition illumine le film, Killing Them Softly est un film de dépressions (nerveuse, sociale, économique, etc.) qui aurait encore gagné en force s’il s’était risqué à s’écarter des standards du genre.

Fabrice Simon

Film en sélection officielle



“Post Tenebras Lux” de Carlos Reygadas : une gueule d’atmosphère

Quand on sort de la projection de Post Tenebras Lux, le film de Carlos Reygadas présenté en sélection officielle à Cannes, on se demande par quel bout le prendre. Et pas seulement parce que la chronologie y est aussi bousculée que les nerfs d’un spectateur chez Hitchcock. Ne comptez pas sur moi pour résumer ce qui arrive au jeune couple de Mexicains, Natalia et Juan, parents de deux adorables gamins. Dans ce montage mélangé comme un jeu de cartes, on a du mal à tout remettre dans l’ordre. Mais ce n’est pas le plus important. Pour profiter de ce film, malheureusement sifflé lors de la projection de presse cannoise, il convient de se laisser porter par l’atmosphère. Car, oui, Post Tenebras Lux a une gueule d’atmosphère, et une sacrée même. Dès le début, avec cette toute petite fille trottinant dans un champ boueux où paissent des vaches et où courent des chiens, la pluie commençant à tomber, on se dit que le malheur rôde. Ce que Reygadas traduit par l’arrivée dans la maison d’un satanique porteur de valise qu’on reverra un peu plus tard. Cette même ambiance morbide va perdurer pendant tout le récit, sans que la violence n’éclate vraiment, si ce n’est hors champ.

On va immédiatement se ranger du côté de Godard. Ne déclarait-il pas que l’on pouvait toujours dénicher un plan à sauver dans n’importe quel film ? Dans Post Tenebras Lux, si beaucoup de séquences paraissent sans importance, plusieurs plans vous saisiront carrément.

Reygadas sait filmer les corps nus et, après la révélation de Japon, personne n’a oublié la fellation qui ouvrait hardiment Batalla en el cielo. Comme le diable dans la maison, le désir sexuel parasite le récit, de la même manière que l’infection dont souffre la jeune épouse. La séquence du hammam échangiste français est suffisamment troublante pour retenir l’attention. C’est sans doute la seule fois où l’on voit Natalia prendre du plaisir (mais pas grâce à Juan), dans un lieu qui n’a rien à voir avec la nature omniprésente du Mexique. Et si le désir sexuel traduisait chez Reygadas un désir de cinéma ? Le cinéaste ne peut se contenter, comme l’époux dans le hammam, de regarder les autres faire. Alors, il expérimente, passe “par la porte de derrière” du cinéma (comme veut faire Juan quand Natalia lui parle de son infection). Il choisit une image minimale, floue sur les côtés, et ce montage chamboulé.

La lumière après les ténèbres, traduction du titre latin, est une locution qui a servi de devise aux calvinistes de Genève mais aussi aux Chiliens. Ces calvinistes renvoient à Dreyer, dont on sait Reygadas amateur (c’était d’ailleurs plus flagrant dans son précédent film, Lumière silencieuse). Il est vrai que l’ambiance de Post Tenebras Lux est proche, en moins aboutie bien sûr, de celle d’Ordet. En attendant, malgré sa proposition, Reygadas nous laisse dans les ténèbres et cela rend son film encore plus angoissant.

Jean-Charles Lemeunier

Film en sélection officielle



“Le grand soir” et le grand foutoir (Gustave Kervern et Benoît Delépine)

Gustave Kervern, Albert Dupontel, Benoït Poelvoorde et Benoît Delépine à Cannes (Photo Christian Delvoye)

Ils aiment les personnages qui tranchent, Gustave Kervern et Benoît Delépine. Forcément ! Où ailleurs, dans le cinéma français, trouve-t-on de telles gueules ? Chez Mocky, mais ça remonte à vieux. Chez les Belges, c’est certain, mais on ne peut pas parler de cinéma français. Chez Dupontel peut-être. C’est sans doute pour cette raison que nos deux Grolandais sont allés chercher Albert pour jouer dans Le grand soir et lui ont flanqué pour frère Benoît Poelvoorde. Ce qui est sûr avec nos deux amis, c’est que le héros de leur film doit avoir un physique. Personne n’a oublié Depardieu dans Mammuth. On n’oubliera pas non plus Poelvoorde, crête iroquoise, tatouage “Not” sur le front, en “plus vieux punk à chien”. Quant à Dupontel, s’il démarre le film en costard-cravate, c’est pour se retrouver lui aussi iroquoïsé, avec un joli “Dead” taillé à la hache au-dessus des yeux.

Avec ces deux-là, l’intérêt du Grand soir est déjà assuré. Ajoutons Brigitte Fontaine dans le rôle de la mère et Areski Belkacem dans celui du père, plus Bouli Lanners en agent de la sécurité, plus Gérard Depardieu en diseur d’avenir, Yolande Moreau en apparition fugitive et, enfin, un supermarché et sa zone commerciale en toile de fond et l’on comprend que le décor est planté, et bien planté

Comme tout un chacun ici-bas, les deux frérots cherchent la liberté. Poelvoorde, le punk qui dort dans la rue et se nourrit de bières, pense l’avoir trouvée. Dupontel, commercial dans la literie, sait qu’il est enchaîné par le boulot et la famille. Il ne tardera pas à franchir le pas et à suivre son frère. Raconté ainsi, on peut penser que Le grand soir raconte une histoire classique. Ce serait mal connaître tous les énergumènes ici réunis. Sur la colonne vertébrale de ce pitch viennent se greffer des séquences complètement allumées. Rire ne fait pas oublier le propos politique. Kervern et Delépine aiment cette France d’en-bas, celle qui regarde le prix des bouteilles de bière, celle des restaurateurs qui travaillent et comptent et recomptent sans cesse, des paysans qui se pendent, des gens qui, malgré la crise, emplissent leurs chariots. Celle aussi des petits patrons qui filment les faux pas de leurs employés. C’est d’ailleurs amusant comme les grands sujets peuvent se rencontrer à Cannes. Dans De rouille et d’os de Jacques Audiard, présenté en sélection officielle, Bouli Lanners installe des caméras dans les supermarchés pour fliquer les employés. Dans Le grand soir, présenté à Un Certain Regard, le même Bouli est un sympathique agent de sécurité tandis que c’est un petit patron (Serge Larivière) qui filme.

Le grand soir ressemble à une grande claque. On sort du film chahuté dans tous les sens. On se souvient de ce qui nous a fait rire, les petites phrases assassines (comme celle qui dit que les banques sont les véritables propriétaires des maisons que nous habitons). On a bien vu que le film traîne parfois, prend son temps. Dans la tourmente cannoise, le temps justement, on ne l’a pas pour essayer d’y réfléchir. Déjà, trois ou quatre autres films sont venus, tels des sparadraps, se coller dessus. Pourtant, lorsqu’arrive l’heure de la digestion, on se rend bien compte qu’il reste quelque chose du Grand soir. Beaucoup, même. Et qu’une fois de plus, Kervern et Delépine marquent des points. Et que chez eux, rire et réflexion politique font toujours bon ménage.

Jean-Charles Lemeunier

Le film a été présenté à Un Certain Regard



“Jagten” de Thomas Vinterberg : un chasseur sachant chasser.

Il existe une catégorie de réalisateurs dont on n’attend pas grand chose, quel que soit le projet. Tel est le cas de Thomas Vinterberg, cinéaste danois en perte de vitesse depuis Festen (1998, tout de même). D’où la surprise de voir son Jagten sélectionné pour la compétition officielle de ce soixante-cinquième festival de Cannes. Et pourtant, malgré ces a priori, force est de constater que La Chasse (son titre français), est une œuvre brillante qui réintroduit indubitablement son auteur dans la cour des cinéastes à suivre.

Lucas est employé dans un jardin d’enfants. Divorcé et voyant peu son fils, c’est un homme gentil, attentionné et doux avec les gosses qui l’adorent tout comme la jolie assistante espagnole. Il a tout un tas de copains avec qui il fait souvent des soirées et part régulièrement à la chasse. Bref, nonobstant ce problème de garde d’enfant avec son ex, il mène une vie joyeuse et valorisante. Jusqu’au jour où la fille de son meilleur ami va l’accuser d’avoir commis des actes de pédophilie. Commence alors une descente aux enfers où Lucas va perdre sa famille, sa copine et le respect de son entourage. Seul son fils croit en lui et tout deux vont tenter de rétablir la vérité.

Pointons d’emblée la faiblesse du film : l’absence de doute sur la culpabilité du héros, personnage tellement sympathique qu’il ne ferait pas de mal à une mouche. Dans ce rôle de gentil éducateur à la belle vie qui s’écroule, le toujours remarquable Mads Mikkelsen, l’un des acteurs préférés de Versus, pas loin pour le coup du prix d’interprétation cette année. Touchant dans un registre de l’homme blessé qu’on ne lui connaissait pas, l’acteur découvert dans Pusher en 1996, aidé par tout un ensemble de comédiens justes, est époustouflant de maîtrise et de sensibilité.
La pédophilie est un sujet qui « titille » Vinterberg depuis Festen, même si dans Jagten il est abordé de façon à faire douter de la parole de l’enfant de cinq ans, cet être qu’on voudrait soi-disant à l’abri du mensonge. L’absence de contrepoint à la parole de l’enfant dans la société danoise (et par extension la société occidentale) fait ainsi froid dans le dos tant l’avenir de l’accusé semble sans issue. La chasse du titre devient alors une allégorie évoquant celle dont est victime Lucas de la part de ses ex-amis. Bouc émissaire d’une société bien pensante, le personnage principal ne devra son salut qu’à son obstination à rétablir LA vérité en se battant contre ses concitoyens conditionnés et traumatisés par le spectre de la pédophilie.

Porté par une mise en scène stylisée et efficace à mille lieux du dogme de Festen et par une dramaturgie qui maintient constamment le spectateur en haleine, Jagten mériterait d’accéder au palmarès pour avoir permis à son auteur d’effectuer enfin son retour dans le cercle des cinéastes majeurs.

Fabrice Simon

Film en compétition officielle



“LIVIDE” DE JULIEN MAURY ET ALEXANDRE BUSTILLO (EN DVD) : DANSE MACABRE ET ROBE DE SANG

S’il est toujours délicat pour un cinéaste d’aborder le cap du deuxième long-métrage, le défi des deux compères Julien Maury et Alexandre Bustillo était d’autant plus difficile que leur premier film, À l’intérieur (2007), avait fortement marqué les esprits des amateurs de cinéma de genre, retournés par une œuvre où la violence – graphique et psychologique – se disputait avec les émotions les plus intimes et profondes : violation de l’intimité et de l’intégrité humaine, instinct maternel, sentiment d’insécurité, mais une insécurité s’écartant des clichés les plus éculés et n’ayant rien à voir avec la propagande médiatique sur des banlieues françaises transformées en véritables « zones de guerre » !

Quoique très différent de leur premier long, Livide – sorti en DVD et Blu-ray au début du mois – parvient à faire oublier leur premier film « coup de poing ». Essai confirmé donc, même si le métrage semble avoir déçu nombre de critiques (dont la revue Mad Movies pour laquelle a travaillé Bustillo dans le passé) n’appréciant pas à sa juste valeur – à notre sens – le travail de réappropriation cinématographique des codes des films de genre par les deux coréalisateurs, également auteurs du scénario original comme c’était déjà le cas sur À l’intérieur.

Durant les vingt premières minutes, Maury et Bustillo s’attachent à exposer leurs personnages et leur intrigue prenant pour cadre un petit coin de Bretagne pittoresque, à Douarnenez dans le Finistère, soit la limite extrême de l’ouest de la France, un finistère symbolisant la « Fin de la terre ». Un cadre  pertinent tant l’ouverture du film baigne dans une ambiance délétère de quasi fin du monde : ciel ombragé et gris ne laissant percer aucun rayon de soleil, tête ensanglantée et putréfiée gisant au milieu d’algues sur le sable des plages bretonnes, etc. Au premier abord, la photographie et la mise en scène font un peu craindre un métrage « télévisuel » (les scènes dans un abri de bus, dans un café, …) : mais cette tonalité permet d’ancrer le film dans une réalité palpable et concrète, qui tranche avec la suite du métrage se déroulant dans une grande maison, lugubre et mystérieuse, qui n’est pas sans rappeler les demeures victoriennes des films classiques d’épouvante anglo-saxons. Le contraste entre les deux ambiances se révèle très efficace, tant le spectateur est perturbé lorsque l’intrigue s’implante définitivement dans la résidence morbide mais d’une beauté époustouflante, cinématographiquement parlant.

Disons le d’emblée, Livide est un métrage qui se ressent plus qu’il ne se raconte (trois jeunes adultes, deux frères et la petite amie de l’un des deux, pénètrent dans une maison espérant y trouver un trésor caché par la propriétaire, Deborah Jessel – incarnée par Marie-Claude Pietragalla – une ancienne danseuse étoile, plongée dans un coma et placée sous respiration artificielle). Si le scénario est solide malgré un schéma convenu dans ses grandes lignes, la force du film provient de ses qualités formelles – ambiance, décors, photographie, effets visuels, etc. – davantage que des enjeux de l’intrigue.

Multipliant les références plus ou moins évidentes (1) (de Suspiria pour l’univers de la danse aux Innocents de Jake Clayton pour le clin d’œil à l’actrice Deborah Kerr à travers le nom du personnage de la vieille Jessel), Livide convoque plusieurs motifs récurrents du cinéma fantastique : les figures spectrales, la maison hantée, les morts-vivants (Deborah Jessel en a l’apparence même si elle est encore de ce monde), le vampirisme, la taxidermie, etc. Même si la jaquette du DVD évoque ouvertement la filiation (certaine) du métrage avec Dario Argento et celle (moins éclatante) avec David Cronemberg, l’univers du film de Maury et Bustillo se rattache davantage à ceux de Lucio Fulci et de Clive Barker. Le premier pour le cadre de l’histoire centrée sur un lieu quasi unique faisant office de porte vers le monde des ténèbres et rappelant en cela La Maison près du cimetière, les effets gore très visuels et sans concessions, mais surtout l’atmosphère macabre teintée d’émotions et de touches de poésie enchanteresses et fascinantes (la « poupée mécanique » effectuant un numéro de danse préprogrammée par la vieillarde Deborah Jessel). Le second pour son univers onirique et malsain qui contamine l’ensemble du métrage, et l’esprit du spectateur avec.

À l’instar de l’œuvre du réalisateur de L’Au-delà et de Frayeurs, Julien Maury et Alexandre Bustillo semblent avoir érigé le motif de la transgression au cœur de l’ensemble de leur métrage. L’intrigue n’existe que parce ses protagonistes transgressent la loi en commettant une effraction de domicile avec tentative de vol. Un délit qui se double pour la jeune Lucie (Chloé Coulloud) d’un renoncement à ses principes et convictions, elle qui initialement refusait de pénétrer dans cette demeure. Une transgression morale et éthique donc, qui s’explique par son désir ardent de quitter le domicile familial et fuir un père souhaitant se remettre en couple huit mois seulement après le suicide de sa femme (Béatrice Dalle). Transgression des genres également : Livide n’aurait pu être qu’un énième film hommage aux cinématographies dont il s’inspire. Fort heureusement, le métrage s’émancipe de ses modèles et transfigure son côté référentiel en une œuvre très personnelle. Le dépoussiérage du film de vampire – par exemple – opéré par les deux réalisateurs fait de Livide une relecture novatrice et fascinante du vampirisme.

Plus fondamentalement, le motif de la transgression culmine avec la perméabilité de deux univers  apparaissant a priori comme antinomiques : le monde réel et celui de l’imaginaire. D’un côté, les trois personnages principaux, prisonniers des contingences matérielles et d’une vie quotidienne désespérante (une envie de nouveau départ, un ras-le-bol d’une situation ne leur laissant pas entrapercevoir un avenir meilleur à Douarnenez). De l’autre, une résidence regorgeant de mystères et d’horreurs. Un monde de fantasmes et de cauchemars sans aucune limites. Mais progressivement, au fur et à mesure que les jeunes s’enfoncent dans les profondeurs de la demeure, les frontières s’effacent – comme chez Lucio Fulci (2) – jusqu’à ce que le réel et le fantastique fusionnent pour former un univers original et cohérent, à la fois éblouissant et terrifiant.

Choix éminemment pertinent que celui du conte pour traiter du motif de la transgression. S’éloignant du conte initiatique classique et souvent ennuyeux, Livide propose un conte fantastique et cruel (imaginez les  contes les plus macabres des frères Grimm revisités par Clive Barker) qui se conclut par l’éclosion d’une nouvelle vie, une renaissance inespérée. Avec un symbolisme très appuyé (le papillon et le cocon), Maury et Bustillo font renaître la petite Anna Jessel (Chloé Marcq), qui parvient à s’émanciper de ce corps-prison sans conscience – réveillé par Lucie et ses amis -, de la prison de chair et de mécanique dans laquelle elle était enfermée depuis des décennies.

Petit regret cependant quant à la distribution en salles du métrage. Avec seulement 17 copies sur l’ensemble du territoire français, une programmation écourtée par les exploitants, difficile pour les cinéphiles d’assister à une projection sur grand écran d’un métrage pourtant attendu par beaucoup (le film dépasse péniblement les cinq mille entrées au final). Une nouvelle preuve, s’il en fallait, du désamour entre un système de distribution rétif au cinéma de genre francophone et des artistes qui s’engagent pour la promotion et le développement d’un cinéma d’horreur français de qualité et ne cherchant pas à singer bêtement ses modèles anglo-saxons ou espagnols. Dommage que Julien Maury et Alexandre Bustillo (qui font désormais parti des représentants les plus prometteurs de ce cinéma de genre) en fassent les frais sur ce long métrage qui aurait amplement mérité une exposition plus importante.

Fabien Le Duigou

Sorti en DVD (et en Blu-ray) le 3 mai 2012 chez M6 Vidéo.

(1)    Voir le commentaire audio des réalisateurs sur le DVD, pour les nombreuses citations et références qui émaillent le film.

(2)    Et d’autres après lui. Relire notre article sur le réalisateur espagnol Nacho Cerda, dans Versus n°11.



“Lawless” de John Hillcoat : sans foi, ni loi

Il y a deux ans, Ridley Scott venait présenter à Cannes son Robin des bois et en repartait fâché après les sifflets de certains spectateurs. Résultat : pas de Prometheus cette année sur la Croisette, même hors-compétition, alors que le film est prêt – puisqu’il sort en salle d’ici peu. Et au vu de la réception du nouveau film de John Hillcoat, Lawless, il y a fort à parier que cet excellent cinéaste refusera désormais toute invitation cannoise. Il faut dire que voir à l’écran des testicules arrachés, des hommes égorgés, des malfaiteurs passés au goudron et à la plume a de quoi choquer le critique parisien lambda, peu habitué à ce cinéma de genre – et, qui sait, entrevoyant dans ces scènes une quelconque apologie de la violence !

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Spécialiste des mondes en décomposition, proches de leur crépuscule, John Hillcoat raconte dans Lawless le parcours de trois frères dans l’Amérique de l’après-krach boursier de 1929. En Virginie, Etat célèbre pour sa production d’alcool de contrebande, les trois frères Bondurant sont des trafiquants notoires. Jack, le plus jeune, ambitieux et impulsif, veut transformer la petite affaire familiale en trafic d’envergure et rêve d’épouser la sublime Bertha Howard ; l’aîné est le bagarreur de la famille et se bat avec un problème d’alcool ; Forrest, le cadet, fait figure de chef et reste déterminé à protéger sa famille. Lorsque Maggie débarque fuyant Chicago, il la prend aussi sous sa protection. Seuls contre une police corrompue, une justice arbitraire et expéditive ainsi que des gangsters rivaux, les trois frères feront tout pour rester sur leur propre chemin pendant ces temps de chaos et de désordre moral.

Scénario et musique de Nick Cave, casting impressionnant (Shia LaBeouf, Tom Hardy, Jason Clarke, Jessica Chastain, Guy Pearce), histoire de gangsters située vers la fin de la prohibition dans le sud des États-Unis, Lawless promettait d’être l’un des grands moments du Festival. Reconstitution parfaite du sud profond des années 30 magnifiée par les sublimes forêts de la Virginie, portée par des dialogues utilisant souvent l’humour pour dégonfler les tensions inhérentes à ce type de sujet, sublimée par l’interprétation de ses comédiens (à l’exception de Shia LaBeouf, point faible du film et décidément peu à l’aise en face de comédiens chevronnés) Des Hommes sans loi, en français, est un film d’action certes classique mais terriblement efficace, dont le seul tort aura été finalement d’accepter de concourir en compétition à Cannes. Trop violent, trop mainstream pour la plupart des festivaliers, il devrait sûrement, si John Hillcoat accepte de revoir son montage avant sa sortie définitive en salles, devenir un classique du genre.

Fabrice Simon

Lawless (Des Hommes sans loi, titre v.f) de John Hillcoat sortira en salles le 12 septembre 2012.



Conte défait ! : « Reality » de Matteo Garrone

Reality de Matteo Garrone débute par une scène étonnante : un carrosse remonte les rues de Naples, emmenant deux jeunes gens vers leur mariage qui a lieu dans un palais. Cette scène, qui conclurait un conte de fée classique (ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants), est révélatrice de l’esprit que le réalisateur de Gomorra, Grand Prix du jury du festival de Cannes 2008, a voulu signifier d’entrée. Non, ce film ne sera pas une fable mais une critique de l’accession à la célébrité vue à travers le prisme de la télé-réalité. Après avoir brillamment dépeint l’univers de la camorra napolitaine dans un style proche du documentaire, Matteo Garrone décide donc de s’en prendre à cet univers avec, en première ligne de ses critiques, l’émission Grande Fratello, le Big Brother italien, jeu populaire où de jeunes gens sont réunis dans un appartement et filmés 24 heures sur 24.

Luciano est poissonnier et vit de petites combines, histoire d’arrondir ses fins de mois. Poussé par ses enfants et voulant connaître son quart d’heure warholien, il va participer aux sélections de Grande Fratello. Commence alors, le temps de l’attente de la sélection, une descente aux enfers psychologique qui menacera jusqu’à sa vie de famille.

Poursuivant dans sa volonté d’ausculter la population napolitaine et plus particulièrement les gens simples dont l’esprit est facilement influençable (ce qui lui vaut des reproches justifiés de la part de la presse transalpine), Garrone quitte donc le réalisme pour une farce sociale à première vue plus légère que son précédent long-métrage. Rendant hommage à ses illustres prédécesseurs que sont Federico Fellini et Vittorio De Sica (on pense notamment à Miracle à Milan), Reality peine toutefois à convaincre totalement, comme s’il était écrasé par le poids de ses trop lourdes références. Mais la charge contre ce vecteur de célébrité qu’est la télé-réalité touche parfois par ses situations burlesques : ainsi quelques scènes magnifiques où le héros sombre dans la paranoïa. Porté par un ensemble de comédiens remarquable, ce film tiré d’une histoire vraie restera toutefois une légère déception pour les admirateurs de Gomorra.

Fabrice Simon
Présenté en compétition officielle




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