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Bien sûr, Xavier Giannoli, l’auteur des Rayons et des Ombres, promet qu’il a écrit le scénario de son film avec Jacques Fieschi il y a déjà plusieurs mois et qu’il ne l’a pas fait en pensant à la situation actuelle. Même si, lui fait-on remarquer, il y est question de guerre et de compromissions de certains avec l’extrême droite. « Nous n’avons jamais lancé de ponts avec notre époque mais les enjeux sont les mêmes. Des sujets comme la complaisance avec l’extrême droite sont éternels dans notre monde moderne. »

Jean Dujardin, Nastya Golubeva et Xavier Giannoli au Comoedia, à Lyon (Photo JCL)

Avec ses deux interprètes Nastya Golubeva et Jean Dujardin, le cinéaste était à Lyon pour parler de son film. Pourquoi y a-t-il de si nombreux journalistes présents dans son œuvre, depuis ses premiers courts-métrages ? « Mon père était journaliste, répondait-il. Dans Illusions perdues, l’information devient un commerce et se pose alors la question de l’éthique. William Randolph Hearst, le magnat de la presse, disait qu’une fausse information et son démenti sont déjà deux nouvelles. Dans Les Rayons et les Ombres, Jean Luchaire et Otto Abetz  utilisent les journaux pour manipuler l’opinion. »

Tout l’intérêt de ce film repose sur la relation de deux amis au lendemain de la Première Guerre mondiale : l’un est français, Jean Luchaire (Jean Dujardin), l’autre allemand, Otto Abetz (August Diehl). Tous deux sont pacifistes et humanistes et rêvent d’un rapprochement entre les deux peuples, sous le slogan de « Plus jamais ça » : plus jamais de massacre ni de guerre, afin que la Première devienne la Der des Ders.

Nastya Golubeva et Jean Dujardin

Voici donc qu’avec Les Rayons et les Ombres, Xavier Giannoli brosse le portrait d’un collabo notoire, le journaliste Jean Luchaire, et de sa fille Corinne Luchaire, actrice qui connut son heure de gloire le temps de quelques films, dont Prison sans barreaux (1938) et Le Déserteur (1939) de Léonide Moguy, Le Dernier Tournant (1939) de Pierre Chenal — qui est la première version cinématographique du fameux Facteur sonne toujours deux fois — et Cavalcade d’amour (1939) de Raymond Bernard. Très proche d’eux, Otto Abetz fut l’ambassadeur du Reich à Paris de 1940 à 1944.

« J’ai fait un très important travail de recherche sur ces trois personnages avec l’historien Pascal Ory, expliquait Xavier Giannoli. C’était excitant de se dire qu’on allait risquer quelque chose. Le point de vue des collabos n’a jamais été montré au cinéma. Et il n’était pas question de les réhabiliter ! Mais je souhaitais les comprendre. Ainsi, Luchaire a une vie de salaud et, pourtant, il n’en est pas un. C’est un sujet brûlant et terriblement d’actualité. Je me suis surtout intéressé aux ressorts qui amenait des gens humanistes à renier leurs convictions. Et comment Corinne était prisonnière de cette dérive. »

Il est vrai que rares sont les films français à avoir abordé le sujet de la collaboration. René Clément a sans doute été le premier avec Les Maudits, en 1947, qui raconte la fuite en sous-marin, vers l’Amérique du sud, de nazis et de collabos. Avant le fameux documentaire de Marcel Ophuls, Le Chagrin et la Pitié (1969), la collaboration — celle des policiers français —fut également évoquée dans Le Jour et l’Heure (1963), toujours de René Clément. Mais il est vrai qu’aucune biographie d’un collabo notoire n’avait encore été illustrée à l’écran dans toute son abjection. Il y a eu, bien sûr, Lacombe Lucien (1974) de Louis Malle, écrit par Modiano. Et, dans Le Bon et les Méchants (1976), Claude Lelouch évoquait la Carlingue et la Gestapo française sur un ton qui frôlait parfois la comédie.

August Diehl

La force des Rayons et les Ombres, due à la qualité des interprètes, est de nous rendre humains des personnages qui auraient pu facilement tomber dans la caricature. Or, les Latins l’ont dit il y a bien longtemps que l’erreur était humaine et le film illustre cela. Luchaire aime l’argent, le pouvoir et les femmes. Pour parvenir à ses fins, il n’hésite pas à faire un petit pas de côté puis un autre, lesquels finissent par ressembler à de gros écarts. Il ne s’agit plus alors de transiger avec la morale mais bien d’accepter l’abjection dans laquelle on se vautre. Et l’on voit alors, au fur et à mesure que les années s’écoulent, Luchaire s’enivrer, se droguer, fréquenter les prostituées, coucher avec celle qui partage également le lit de sa fille et se vautrer dans la fange.

Pendant tout ce temps, on entend à peine parler des rafles et des exactions nazies, pas même de la Résistance, quand l’apparition d’un procureur, incarné par Philippe Torreton, vient remettre les pendules à l’heure. Nous sommes à la fin de la guerre et Luchaire est jugé. Le magistrat rappelle que, pendant que les uns buvaient du champagne et se gavaient de caviar avec les nazis, d’autres combattaient, étaient torturés et mouraient pour que la France redevienne libre. « Ce réquisitoire existe, rappelait Xavier Giannoli, le texte a juste été réaménagé pour le cinéma. »

Il dit encore qu’il n’aurait pas tourné ce film sans Jean Dujardin, à qui il avait proposé le sujet il y a déjà sept ans. « Je voyais des personnages complexes, à rebours des robinets d’eau tiède que l’on voit aujourd’hui ! Je voulais amener le spectateur dans le monde de la collaboration mondaine que l’on ne connaît pas. »

Photo JCL

Pour l’acteur, « Luchaire est un homme de dialogue qui se perd à force de compromissions et de renoncements ». Quant à Nastya Golubeva, elle avoue : « Je connaissais assez mal le monde de la collaboration pendant la guerre. Je me suis penchée sur les portraits des femmes qui en faisaient partie et j’ai travaillé sur leur image mais aussi sur le contexte, pour le comprendre. »

Jean Dujardin conclut : « Quitte à passer 80 jours sur un tournage, autant que le résultat soit intéressant et qu’il permette d’apprendre des choses ! »

Un dernier mot sur la durée du film : 195 minutes soit 3h15. Certes, il y a quelques redondances qui auraient pu être écourtées. Mais le sujet est fort et mérite qu’on y passe du temps, d’autant que certains personnages sont à peine évoqués (Céline, bien sûr, mais aussi ces aventurières que l’on avait surnommées « les comtesses de la Gestapo »), que l’on aurait aimé voir développer. Et ces Rayons et Ombres — un titre qui vient de Victor Hugo — sont si riches, on y apprend tant de choses qu’une deuxième vision ne serait pas inutile, bien au contraire.

Jean-Charles Lemeunier

Les Rayons et les Ombres
Année : 2026
Origine : France
Réal. : Xavier Giannoli
Scén. : Jacques Fieschi, Xavier Giannoli
Photo : Christophe Beaucarne
Musique : Guillaume Roussel
Montage : Cyril Nakache, Mike Fromentin
Durée : 195 min
Avec Jean Dujardin, Nastya Golubeva, August Diehl, Vincent Colombe, André Marcon, Philippe Torreton…

Sortie en salles par Gaumont le 18 mars 2026.

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