Quatrième mousquetaire du grand cinéma japonais des années cinquante, avec Kurosawa, Mizoguchi et Ozu, Mikio Naruse reste en France un cinéaste moins connu et c’est dommage. Carlotta avait sorti, en 2018, un coffret de cinq films qui réparait cet oubli et voici que le même éditeur met en vente en Blu-ray un des films les plus connus de Naruse, Ukigumo (1955, Nuages flottants), après sa redécouverte l’an dernier à Cannes Classics.

On dit de Naruse — et, dans le supplément, Pascal-Alex Vincent, grand spécialiste du cinéma japonais et auteur de l’incontournable Dictionnaire du cinéma japonais en 101 cinéastes (Carlotta – GM Éditions), le confirme — qu’il avait « un invincible style invisible », selon la formule d’Edward Yang. Ce qui ne l’empêchait pas, bien au contraire, d’offrir de magnifiques plans. Dans Nuages flottants, il oppose ainsi la lumière des séquences se déroulant en Indochine — où les deux protagonistes du film, la jeune Yukiko (Hideko Takamine) et le fonctionnaire Tomioka (Masayuki Mori), deviennent passionnément amoureux — à l’obscurité des habitations pauvres de Tokyo et aux pluies de l’île de Yakushima où s’achève le film. Dans le couloir du logement tokyoïte, Naruse joue avec la profondeur de champ et les différents cadres (fenêtres, portes) qui enserrent les personnages.

L’histoire débute en 1946, alors que des Japonais, évacués d’Indochine, rentrent chez eux. Yukiko espère bien revoir l’amoureux qu’elle a connu là-bas, mais qui est marié. « La métropole a changé », remarque-t-elle une fois à Tokyo, en présence de Tomioka chez qui elle s’est rendue. « Normal, on a perdu la guerre ! », répond-il.
Le récit d’amour se range donc immédiatement dans le camp des vaincus, sorte d’annonce de ce qui va se dérouler. Car Yukiko est une éternelle vaincue, contrainte de survivre à la misère et de se prostituer. Contrainte aussi, chaque fois qu’elle retrouve Tomioka, de supporter sa froideur, ses sarcasmes, ses infidélités… et sa pauvreté. Il lui fait penser, lui dit-elle, au héros d’un livre qu’elle a lu, Bel-Ami. Mais le personnage de Maupassant, ajoute-t-elle, « se sert des femmes pour réussir » alors que Tomioka « ne réussit rien ».

Ce qui surprend le spectateur d’aujourd’hui, habitué aux films américains des années cinquante, c’est la liberté que prend Naruse pour décrire ses personnages. Les deux héros, homme et femme, ont plusieurs partenaires. Il est question d’un avortement et d’une « Secte du Grand Soleil » qui permet d’arnaquer les gogos. Le Japon n’est pas montré sous son jour le plus glorieux et Tomioka se révèle veule, égoïste et profiteur.
On ne peut que s’attacher à Yukiko et la plaindre pour les épreuves qu’elle doit subir. Très beau mélodrame, Nuages flottants repose sur les épaules de ses deux interprètes, acteur et actrice très connus du public japonais. Pascal-Alex Vincent explique que Hideko Takamine était plutôt appréciée pour ses comédies et que c’est Naruse qui l’a hissée au rang des grandes interprètes dramatiques.

Mettons enfin en avant l’aspect documentaire de certaines séquences, qui montre l’état du pays après la Seconde Guerre mondiale, avec ses G.I. qui se promènent dans les quartiers pauvres et profitent de la misère des Japonaises ou ce défilé communiste dans les rues, aux sons de l’Internationale.
Naruse prend parti pour son héroïne, c’est une évidence, et esquisse également, au détour d’une séquence, le patriarcat culturel. Pendant qu’un petit garçon joue, une petite fille lui annonce : « Papa, le repas est prêt. » Aussitôt, il s’installe à côté d’elle et fait mine de manger. Les dialogues eux aussi indiquent la misogynie régnante : « Même la plus belle des femmes est remplaçable ! »
Le film s’achève sur une citation, « Courte est la vie des fleurs, infinies leurs douleurs », qui illustre parfaitement ce merveilleux mélodrame et montre combien Naruse, à l’instar de Mizoguchi, était le cinéaste de la femme.
Jean-Charles Lemeunier
Nuages flottants
Année : 1955
Origine : Japon
Titre original : Ukigumo
Réal. : Mikio Naruse
Scén. : Yôko Mizuki d’après Fumiko Hayashi
Photo : Masao Tamai
Musique : Ichirô Saitô
Montage : Eiji Ôi
Durée : 124 min
Prod. : Tôhô
Avec Hideko Takamine, Masayuki Mori, Mariko Okada, Daisuke Katô…
Sortie pour la première fois en Blu-ray par Carlotta Films le 17 février 2026.