Nous sommes tellement habitués à des films calibrés que l’originalité d’un sujet ne peut que sauter aux yeux. C’est le cas des Tourmentés de Lucas Belvaux, un film sorti en salles l’an dernier et qu’UGC a édité en DVD et VOD ce 17 janvier.
La force de Belvaux, qui adapte ici son propre roman, est de s’attacher d’abord aux personnages avant de développer une intrigue proche des Chasses du comte Zaroff (1932) d’Ernest B. Schoedsack — l’un des auteurs de King Kong — et Irving Pichel. Les personnages, donc. Ils sont au nombre de quatre adultes et deux enfants et le cinéaste sait accorder à chacun une importance primordiale qui nourrit le récit. Ajoutons à cette épaisseur des protagonistes la qualité de l’interprétation : Niels Schneider, Ramzy Bedia, Linh-Dan Pham et Déborah François sont formidables et les deux enfants (Baptiste Germain et Mahé Boujard) ne sont pas en reste.

Ancien légionnaire devenu SDF, Skender (Niels Schneider) ne voit que très rarement sa femme (Déborah François) et ses enfants. Son ami Max (Ramzy Bedia) lui tend la main et lui propose de rencontrer sa patronne, Madame (Linh-Dan Pham). Nous ne développerons pas ici la proposition qu’elle fait à Skender, faite de violence, de tension et d’excitation. Plutôt que s’arrêter sur une histoire où l’argent prend toute son importance, Lucas Belvaux enrichit son scénario d’un tas de notations sur ses personnages et notre époque. Le trafic humain, quand des hommes riches se permettent d’acheter de jeunes filles asiatiques, la soumission et le respect, la difficulté de vivre sans argent, les traumatismes créés par la guerre, le besoin de liberté aux dépens de sa propre famille…
« Je suis libre, clame Skender, c’est le plus important ! » Chacun des personnages s’est trouvé une raison de vivre, sans doute bâtie à partir de mensonges. « C’est souvent la peur qui nous garde en vie », remarque Max tandis que Madame lui rétorque : « Elle nous empêche seulement de vivre ! »

La peur est un sentiment que ne semble pas connaître Skender, sinon celle de ne pouvoir rendre heureux sa femme et ses enfants. Alors, il trouve un moyen de gagner un maximum d’argent pour pouvoir leur acheter une sécurité… ou afin de les acheter tout court.
Les Tourmentés est ainsi parcouru par des sentiments forts et contradictoires et la dureté de l’ancien légionnaire est contre-balancée par l’humanité de son sergent, Max, à qui Ramzy Bedia donne une profondeur étonnante, sans grands discours, jouant de ses regards et ses attitudes.

Rencontré à Lyon au moment de la sortie en salles de son film, Lucas Belvaux a d’abord parlé des relations entre son livre et son scénario. « Le cinéma est presque totalitaire quand on le compare à la littérature. On impose tout aux spectateurs… Mon roman est une suite de soliloques. Chaque chapitre est un monologue, celui d’un personnage. C’est introspectif. Le premier finit par « Je m’appelle Skender ». Le troisième par : « Je m’appelle Max ». Cela rythme le roman d’une profondeur particulière. Chaque personnage va raconter l’histoire de son point de vue. »
Sur les rapports entre Max et Madame, il estime qu’il s’agit d’une « histoire d’amour paradoxale ». « Max a eu accès à des choses qu’il s’interdisait : la culture, la beauté… Cela a fait basculer sa vie. Max, c’est Stroheim dans Sunset Boulevard. Il est fidèle à Madame et à Skender et doit faire des choix tout le temps. Skender, au début, est un clodo qui ne manquera à personne. Quand il redevient un être humain, la situation va être plus difficile à gérer pour Max.»

À propos du casting, Lucas Belvaux explique qu’il avait envie de travailler avec Ramzy Bedia. « Je l’avais croisé par hasard. Il est rigolo et a de la mélancolie, de la gravité. Il a une dimension tragique. Les autres acteurs se sont imposés naturellement, Niels, Linh-Dan, Déborah. Je voulais prendre le spectateur à contre-pied, le surprendre. »
Pari réussi, peut-on ajouter, tant ce film est original et dépasse l’idée de départ.
Jean-Charles Lemeunier
Les Tourmentés
Année : 2025
Origine : France, Belgique
Réal., scén. : Lucas Belvaux d’après son roman
Photo : Guillaume Deffontaines
Musique : Frédéric Vercheval
Montage : Mathilde Muyard
Durée : 115 min
Avec Niels Schneider, Ramzy Bedia, Linh-Dan Pham, Déborah François, Jérôme Robart, Baptiste Germain, Mahé Boujard…
Sortie en DVD et VOD par UGC le 17 janvier 2026.