On a trop tendance à cataloguer le cinéma indien contemporain sous le terme générique de Bollywood, alors que les films désignés par cette appellation sont originaires de Mumbai (l’ex-Bombay) et tournés en hindi. Or, il existe également dans le continent indien quantité d’œuvres parlant tamoul — on nomme alors Kollywood les studios situés à Madras — ou telegou. Dans ce dernier cas, nous avons affaire à Tollywood, pour des studios établis à Hyderabad. C’est de cette ville de l’Andhra Pradesh — depuis 2014, l’état se nomme le Telangana — que vient La légende de Baahubali, une formidable épopée signée par S.S. Rajamouli en 2015 et que Carlotta sort pour la première fois en Blu-ray dans un très beau coffret contenant les deux épisodes de cette saga, The Beginning et The Conclusion, d’une durée respective de 159 et 167 minutes. Et autant dire que, malgré la longueur, on ne voit pas le temps passer. Avouons même que l’on aurait envie que les aventures de tous ces héros se poursuivent.
Baahubali a d’ailleurs obtenu un tel succès que l’on peut visiter quelques-uns des décors dans la ville-cinéma de Ramoji, près de Hyderabad. Il faut convenir que ce film est un enchantement pour les yeux, jouant de décors somptueux, de trucages qui n’ont rien à envier aux effets spéciaux hollywoodiens et d’idées de mise en scène alléchantes. Quant à l’interprétation premier degré, elle ne gâche pas le plaisir, bien au contraire, surtout que les moments musicaux, avec leur petit côté kitsch, ajoutent de l’exotisme à ce récit qui se déroule dans une Inde médiévale où tout est magique pour les yeux : une immense cascade, une ville gigantesque, des statues représentant des chevaux ou le roi hautes d’une trentaine de mètres, etc. Quant à la réalisation elle-même, elle fait penser au faste des films américains de Tarsem Singh. La Légende de Baahubali a été l’un des plus gros succès du cinéma indien et on ne peut qu’applaudir cette sortie.

Baahubali (Prabhas Raju Uppalapati) est un enfant sauvé par une femme qui, blessée, le brandit au-delà des eaux avant d’être embarquée par le flot tumultueux d’une cascade vertigineuse. Le bébé est recueilli par la population qui vit au pied de la chute d’eau et il ne va avoir de cesse, tout au long de son enfance, de grimper le long des rochers pour atteindre le sommet de la montagne. Où, bien sûr, l’attendra son destin.

À ces images de rois qui se disputent un royaume, d’une reine mère à laquelle tout le monde cède et de femmes au caractère bien trempé — ce qui correspond à tous les personnages féminins de l’épopée —, S.S. Rajamouli ajoute une dimension poétique indéniable. Il en est ainsi de l’apparition de la très belle Avanthika (Tamannaah Bhatia), au corps couvert de papillons bleus.
Curieusement aussi, ou alors nous avons de l’Inde une image fausse, le cinéaste n’hésite pas à filmer un baiser ou à nous faire comprendre que l’héroïne se déshabille pour passer la nuit avec Baahubali. Pourtant, l’époque n’est pas si éloignée où l’actrice Shilpa Shetty (c’était en 2007) était embrassée sur la joue par Richard Gere au cours d’une cérémonie et encourait une peine de prison. Qui, heureusement, avait été suspendue.

Pour des yeux occidentaux, Rajamouli semble jouer avec les notions sexuelles. Ainsi, dans le village où est recueilli Baahubali, la mère adoptive adore le dieu Shiva et doit arroser cent fois l’emblème divin, un énorme lingam phallique. Plus tard, pour séduire Avanthika, Baahubali va se servir du corps de la jeune fille en dessinant dessus, à son insu.

L’essentiel du film repose sur des batailles et des intrigues de palais, nourries de cruauté et de compassion pour les esclaves. Pour les premières, on admirera celle avec les Kalakeyas, digne du Seigneur des anneaux. Pour les secondes, la séquence du couronnement du méchant roi (Rana Daggubati) est tout aussi extraordinaire. Saluons également tous les personnages qui gravitent autour de l’histoire : l’esclave Kattappa (Satyaraj), la reine-mère (Ramya Krishnan), le père du méchant roi (Nassar), la mère de Baahubali (Anushka Shetty)…

Un grand flashback a lieu qui montre la rivalité entre le père de Baahubali et son frère. Comme le même acteur joue le père et le fils et que les noms se ressemblent (Amarendra Baahubali et Mahendra Baahubali), on pourra se repérer grâce à la couleur de la barbe du personnage de Kattappa, noire ou blanche suivant l’époque à laquelle se déroule le récit.

Ce projet colossal a su trouver des fans dans le monde entier. Dans l’un des suppléments, on voit la présentation du film au Japon par S.S. Rajamouli et son producteur Shobu Yarlagadda. Comme pour un Comic-Con, une grande partie du public a pris le soin de se déguiser en l’un des personnages de la saga. Les deux invités n’en reviennent pas, d’autant que les meilleurs costumes les rejoignent sur scène.
Pour promouvoir le film, Carlotta a la bonne idée de citer James Cameron (« S.S. Rajamouli imprègne nos consciences de façon inoubliable ») et Christophe Gans (« L’un des 3-4 cinéastes les plus importants apparus cette décennie »). Deux avis derrière lesquels on ne peut que se ranger.
Jean-Charles Lemeunier
« La Légende de Baahubali » de S.S. Rajamouli, sorti pour la première fois en Blu-ray par Carlotta Films le 2 décembre 2025.
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