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On a souvent tendance à penser que les films en provenance des pays de l’Est, à l’époque où le monde était divisé en deux blocs, suivaient une ligne politique dont nul ne pouvait s’éloigner. Les découvertes progressives de certains films polonais, tchèques, hongrois ou yougoslaves ont montré combien rien n’était simple.

Prenons ainsi la Bulgarie, continent oublié de la carte cinématographique. Le festival de La Rochelle a permis la découverte, en 2023, de Binka Jeliazkova (ou Jeliaskova ou Zhelyazkova). Après une première salve, Malavida poursuit son travail et sort en salles deux films inédits de la cinéaste bulgare : Zhivotut si teche tiho… (La Vie s’écoule silencieusement, tourné en 1957 mais sorti en Bulgarie seulement en 1988) et Baseynat (1977, La Piscine). Ce deuxième épisode de la rétrospective Éclat(s) d’une révoltée va donc remettre sur le devant de la scène, après Nous étions jeunes, Le Ballon attaché et le documentaire Binka: To Tell a Story About Silence, les qualités d’un cinéma qui a toujours tenté de résister aux diktats de la censure.

Ainsi, dans un très beau noir et blanc, La Vie s’écoule silencieusement va questionner ce qui, derrière le Rideau de fer, n’était pas questionnable : le devenir des partisans après la Seconde Guerre mondiale. Binka Jeliazkova se focalise sur un groupe de combattants dont le cri de « Mort au fascisme, la liberté au peuple » va résonner d’une toute autre manière après le conflit. Parmi ces partisans, se trouvent un père, une mère et leur fils. Au début du film, ce dernier retrouve le foyer familial après être parti étudier en URSS. Il comprend rapidement que ses parents sont en plein divorce. Dès son premier film, Binka sait charger ses images d’un symbolisme fort. Ainsi Pavel, le fils, discute avec son père qui le somme de choisir avec qui il va vivre à présent. La caméra s’élève qui montre Pavel au carrefour de deux routes, dont l’une est empruntée par le père. Dès cette séquence, on comprendra que ce qui ne peut être dit sera montré, d’une façon ou d’une autre, par les images.

Georgi Georgiev-Getz et Dimitar Buynozov dans « La Vie s’écoule silencieusement »

Malgré tout, les dialogues révèlent aussi beaucoup, d’autant plus qu’ils critiquent les décisions prises par le père de Pavel, cet ancien partisan devenu député. On ne s’étonnera pas que le film ait mis trente ans à paraître sur les écrans bulgares tant les propos sont virulents envers l’élu communiste. Ce dernier veut élever, sur les lieux du dernier affrontement, une statue en hommage à un de ses camarades mort au combat. Mais, en faisant cela plutôt que d’exploiter le minerai dont regorge la région, il condamne les villageois à la misère. Pour contrebalancer la noirceur politique du film, Binka Jeliazkova choisit de montrer le futur du pays avec l’amour naissant entre Pavel et une jeune femme. L’emploi d’un tourniquet pour la demande en mariage est, là encore, symbolique. L’avenir fait tourner la tête et peut vous expédier n’importe où si vous ne vous accrochez pas.

Dimitar Buynozov et Adriana Andreeva dans « La Vie s’écoule silencieusement »

Tournée en couleurs, La Piscine s’intéresse plus spécifiquement encore à la jeunesse bulgare et en brosse un portrait désenchanté. Quant à ceux qui côtoient ces jeunes étudiants, une journaliste, mère de Bella, la principale protagoniste, mais aussi un architecte et un comédien, ils ne respirent pas plus la gaieté. Bella, elle, décide dès les premières images du film, d’« entrer dans la vie ».

Yanina Kasheva dans « La Piscine »

Binka Jeliazkova glisse dans les dialogues des propos qui pourraient être autobiographiques. Apostol, l’architecte, a fait la maquette d’un hôpital qui ressemble à un cirque. « Les bâtiments sont comme les personnes», explique-t-il. Il cite les banques, les hôpitaux et les bâtiments administratifs lourds. « Ils ressemblent à des gens en costume sombre, des chemises et des cravates éternellement blanches. » Comme si Binka parlait de son propre cinéma, qui ne veut ressembler à rien de ce qui se produit habituellement.

Dès le début de La Piscine, une émission de télé nous montre la mère de Bella dans son métier de journaliste : « Disons adieu au passé…, propose-t-elle. Parlons du sourire. » Une fois de plus, la cinéaste affirme son besoin de tourner la page, de sortir des carcans imposés par le gouvernement. Que les adultes souffrent, c’est normal, semble-t-elle nous indiquer. Mais le film s’insurge davantage du spleen de Bela, dans cette société où la jeunesse a du mal à s’épanouir.

Interprétée par Yanina Kasheva, dont on doit saluer la prestation, Bella s’intéresse tout à la fois à Apostol, veuf ténébreux, et à Bouffo, un comédien qui passe son temps à faire semblant. La force du cinéma de Binka Jeliazkova est de savoir, quand il le faut, ouvrir des parenthèses qui en disent long sur la société bulgare. Comme cette vieille dame, croisée dans une cour, qui tient des propos philosophiques, tels que « l’homme vient de nulle part et avec rien. Alors, l’homme vit, travaille, accumule et, à la fin, il part comme il est venu, vers nulle part et sans rien ».

Kosta Tsonev et Yanina Kasheva dans « La Piscine »

Citons encore cette séquence — que Binka ose tourner dans la pénombre — au cours de laquelle Apostol s’affronte aux amis étudiants de Bella. Apostol les trouve égoïstes et la réalisatrice souligne les différences entre la génération qui a connu la guerre et y a participé et ces jeunes à qui suffisent « un t-shirt et un jean ». Pour sortir des films « à costumes sombres et chemises éternellement blanches », Jeliazkova se permet des ruptures évidentes de style. Tels ces passants que Bouffo interroge sur le silence, séquence qui s’apparente au cinéma-vérité à la mode côté occidental. Ou cette scène dans laquelle Bella et Bouffo se mettent soudain à chanter, dignes du duo Anna Karina/Jean-Paul Belmondo s’amusant sur « Ma ligne de chance/ta ligne de hanches » dans Pierrot le fou de Godard — on sait que la Nouvelle Vague a influencé le monde entier. Et que dire de ces plongeons dans la piscine filmés d’une façon très originale ?

Yanina Kasheva, Kliment Denchev et Kosta Tsonev dans « La Piscine »

D’autres plans, d’autres moments sont encore très forts dans La Piscine, de cette image d’un groupe de vieux se penchant sur l’eau d’un bassin à cette émouvante discussion entre Bella et sa mère qui pleure, sur fond de blues déchirant.

« La Piscine »

Personne ne semble heureux dans cette Bulgarie et le film donne une image différente de la propagande communiste à l’honneur dans le cinéma des pays de l’Est de l’époque. Nul ne peut plus faire l’impasse et sembler ne pas voir la crise existentielle que traverse la Bulgarie mais aussi le monde entier. Et Jeliazkova, comme le fait son héroïne qui découpe une photo pour créer un nouveau visage, offre de son pays une image morcelée mais réelle.

Jean-Charles Lemeunier

Rétrospective « Éclat(s) d’une révoltée » avec deux films inédits de Binka Jeliazkova : La Vie s’écoule silencieusement et La Piscine. Sortie en salles par Malavida le 10 décembre 2025.

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