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Acteur, scénariste et réalisateur, l’Italien Fernando Di Leo (1932-2003) a marqué le cinéma de genre des années soixante-dix. Elephant Films, qui nous avait déjà fait profiter de sa trilogie mafieuse, propose trois nouveaux poliziotteschi. Deux sont réalisés par le cinéaste : La città sconvolta : caccia spietata ai rapitori (1975, Colère noire) et I padroni della città (1976, Mister Scarface). Le dernier, signé par Ruggero Deodato, repose sur un scénario de Di Leo : Uomini si nasce poliziotti si muore (1976, Deux flics à abattre).

C’est une évidence, Fernando Di Leo s’adresse à un public avide d’action et les trois films en comportent beaucoup : ainsi les poursuites en moto dans Deux flics à abattre ou le carnage final dans Mister Scarface. Comme pour ce dernier, Colère noire se base lui aussi sur une vengeance qui s’achève sur un bain de sang.

Luc Merenda et James Mason dans « Colère noire »

Ce film s’inspire, dans l’Italie des années de plomb, d’un film japonais d’Akira Kurosawa datant de 1963, Entre le ciel et l’enfer. Deux enfants sont enlevés devant leur école : l’un est le fils d’un milliardaire (James Mason), l’autre celui d’un garagiste veuf (Luc Merenda). La rançon demandée semble énorme, 10 milliards de lires, et Mason rechigne à la verser. Voici la première occasion pour Di Leo — et il en trouvera d’autres — pour critiquer la société. Car s’il n’est pas un cinéaste engagé, il a tout le temps saupoudré ses films de notations politiques. Ainsi, le garagiste ne comprend-il pas pourquoi le richissime Mason semble hésiter à payer une somme qu’il possède largement. Son avocat parle des marchés qui sont bas, du manque de profit, discours capitaliste typique. Ce à quoi répond le garagiste : « Si la merde valait quelque chose, les pauvres naîtraient sans cul ! »

On retrouve le même genre d’attaque dans Mister Scarface. Pour se venger d’un gangster, le héros et un complice se font passer auprès de lui pour des agents de la brigade financière et lui soutirent dix millions. « On devrait refaire le coup, se disent-ils, et pas seulement avec des truands. Quand on pense à ce que touchent les hommes d’affaires ! »

Enfin, toujours dans Mister Scarface, un voleur à l’ancienne qui ne retrouve plus ses marques dans le monde moderne (Vittorio Caprioli) déclare aux hommes de main de la bande à laquelle il appartient : « Vous devriez traiter en dollars, marks ou florins… Vous êtes condamnés à vivre dans le monde de la lire et c’est de la merde ! » Au passage, il ouvre une parenthèse sur le mot florins qui, en italien, se prononce fiorini et précise : « C’est de l’argent, pas des fleurs ! »

Vittorio Caprioli (à droite) dans « Mister Scarface »

Quant au kidnapping de Colère noire, il est, selon le commissaire chargé de l’enquête (Vittorio Caprioli) « une industrie rentable ». Il cite les chiffres de « 24 enlèvements pour 50 milliards ». Et il ajoute, cynique : « Je n’ai jamais vu quelqu’un déposer le bilan après avoir payé une rançon. Comme s’ils avaient une baguette magique pour fabriquer des milliards ! »

Vittorio Caprioli et Luc Merenda dans « Colère noire »

Évidemment, c’est le père pauvre qui mènera l’enquête et cherchera à se venger des ravisseurs. Dans ces séquences-là, l’action est menée tambour battant et Di Leo sait captiver son audience, une audience pas trop difficile non plus qui adore les poursuites à moto, les voitures qui foncent dans le décor et les coups de feu. Ce dont les trois films sont nourris en abondance.

On aurait tort toutefois de ne considérer Fernando Di Leo que comme un habile faiseur. Il sait manier l’ironie et la subversion et nous amener là où ne s’attend pas — et Avoir 20 ans en est un magnifique exemple. Il nous surprend par le choix des décors, comme dans Mister Scarface avec ces espaces pauvres, cet escalier délabré qui mène au clandé ou la friche industrielle, un ancien abattoir, qui clôt le film. Et que dire de ses galeries de portraits ? De sa science pour filmer l’action ? Et de ces plans qu’il nous offre, comme si c’était un cadeau ? Toujours dans Mister Scarface, Harry Baer amène Al Cliver chez lui. La pièce est filmée en partie à travers les barreaux d’une chaise : pour ces deux gars, avides d’argent et de liberté, l’emprisonnement semble toujours faire partie du jeu.

Jack Palance dans « Mister Scarface »

Le début de Mister Scarface est en soi une parenthèse onirique, une scène primitive vue par un enfant qui ne passe pas par le sexe mais par une mort violente. Là encore, il faut souligner la mise en scène de Di Leo qui, c’est une certitude, ne filme pas comme le fera Ruggero Deodato avec Deux flics à abattre. Deodato se casse beaucoup moins la tête. Il sait filmer l’action et l’humour sans jamais chercher midi à quatorze heures, sans tenter de travailler ses plans plus que ça. Ce n’est pas un esthète mais un cinéaste efficace. Et ses poursuites sont bluffantes, comme lorsque les deux flics en moto passent de part et d’autre d’un aveugle en train de traverser la rue. Bluffantes et cruelles puisque le chien du pauvre homme est tué. La cruauté est encore présente lors d’une énucléation, comme si Deodato se préparait pour sa future carrière d’auteur de cannibal movies.

« Deux flics à abattre »

Dans Deux flics, Deodato a gommé le sous-texte du scénario de Di Leo. Ces deux flics (Marc Porel et Ray Lovelock) qui vivent ensemble et ne se lâchent pas pour régler leur compte aux malfaiteurs étaient, dans l’esprit du scénariste, supposés être homosexuels. Ce que Deodato a rejeté, préférant insister sur la différence aussi épaisse que du papier à cigarette qui existe entre les deux flics du titre et des voyous.

Ray Lovelock et Marc Porel dans « Deux flics à abattre »

Un mot enfin des acteurs. On retrouve Vittorio Caprioli dans deux des trois films, Colère noire et Mister Scarface, remplacé par Adolfo Celi dans Deux flics à abattre. Sa faconde, ses grimaces, sa façon de se déplacer font souvent basculer les séquences où il apparaît dans la comédie pure, amenant comme une sorte de bouffée d’air frais dans des univers claustrophobes. Notons également la présence du pasolinien Franco Citti dans Deux flics et celles de Renato Salvatori (Deux flics), James Mason, Valentina Cortese (tous deux dans Colère noire) et Jack Palance (Mister Scarface), autant de grands acteurs que l’on prend plaisir à retrouver ici.

Jean-Charles Lemeunier

Trois films sortis par Elephant Films le 22 août 2023.

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