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La « Neuvième », qu’ils disaient, est une légion romaine qui disparut vers l’an 120 de notre ère, au Nord de l’ancienne Britannia, actuelle Grande-Bretagne. Les cinq mille hommes environ, menés par un Aigle d’or – emblème de l’Empire romain – qui constituaient cette Legio IX Hispania, s’évanouirent dans la nature sans laisser de traces, à la suite de quoi, l’Empereur Hadrien décida de l’édification d’un mur séparant le Nord et le Sud de la Britannia, mettant fin à l’ambition impériale de conquérir la totalité du territoire le plus septentrional jamais exploré par les Romains. Sur les causes de cette ahurissante disparition, les historiens se marchent dessus depuis longtemps ; la thèse la plus courue est celle d’une destruction de la légion par une confédération de tribus pictes loin au nord de la dernière forteresse romaine, Eburacum (actuelle ville d’York), suivie d’une omerta impériale visant à dissimuler la honte de cette vaste défaite qui conduisit – ce n’est pas rien – l’Empire à stopper son expansion dans cette direction. De cette intrigante affaire, la romancière britannique Rosemary Sutcliff tira, en 1954, un livre d’aventures jeunesse, The Eagle of the Ninth, mettant en scène le fils du gonfalonier de la Neuvième, disparu avec les siens, qui cherche à restaurer l’honneur de son père en retrouvant le fameux Aigle d’or. Le centurion Marcus Flavius Aquila – le bien nommé – demande à être envoyé à Eburacum afin de commander ses hommes au plus près du mur septentrional, donc au plus près du danger. Avec l’idée de réhabiliter le nom familial auprès des autorités romaines.

Le roman de Sutcliff possède tout ce dont un grand film hollywoodien (à l’ancienne) peut rêver : une histoire à consonance historique ; un sous-texte politique explicite (les Romains « civilisés » contre les tribus du Nord « barbares », ou une critique en creux du choc des civilisations) ; un héros ambitieux, courageux et opiniâtre, doublé d’un général aimé de ses hommes pour son instinct et sa valeur au combat ; une relation d’amitié, presque de familiarité, avec un esclave ; la pression souterraine du politique (incarné par les sénateurs romains) surplombée par l’exaltation des valeurs humaines ; de magnifiques décors – écossais, en l’occurrence, mis en images par le chef opérateur Anthony Dod Mantle – pour des territoires vides de toute civilisation, etc. Le goût des aventures historiques – péplums et autres films à jupettes – titillait tant le producteur Duncan Kenworthy, par ailleurs très fan des romans de Sutcliff, qu’il se lança très – trop – tôt dans le projet de l’adapter pour le cinéma. La sortie et le succès de Gladiator, puis le surgissement de nombreuses productions dans la même veine, reportèrent l’idée aux calendes grecques, bien que Kenworthy ait déjà Kevin Macdonald dans le viseur, ainsi que Jeremy Brock pour le scénario. Une fois Macdonald libéré de Jeux de pouvoir et Brock disponible, le trio se lança pour de bon dans le projet, avec l’idée d’en faire un film viscéral et parfaitement crédible, focalisé sur les trajectoires humaines plutôt que sur les grandes scènes de bataille (quand il en parle, Kenworthy pense sans doute, entre autres, au Roi Arthur d’Antoine Fuqua, avec les so british Clive Owen et Keira Knightley).

Toute tentative de production d’un péplum s’expose à deux risques majeurs : premièrement, le danger d’un kitsch excessif. Nul besoin de rappeler que la réputation du genre – quel que soit le nom qu’on lui attribue et en-dehors de toute considération catégorielle : péplum ou film historique – s’est forgé sur les jupettes et les sandales portées dans les productions rétro de la grande époque hollywoodienne (Quo Vadis ? de Mervyn LeRoy, Ben Hur de William Wyler, La Tunique d’Henry Koster) ou italienne (la série des Maciste ou des Hercule, Le Colosse de Rhodes de Sergio Leone, La Bataille de Marathon de Jacques Tourneur et Mario Bava). En gros, le héros du genre est un type viril au corps souvent huilé, qui dézingue à tout va et emballe la fille avant la fin du récit (dans les productions italiennes bis, Maciste et Hercule sont régulièrement confrontés à toutes sortes de lieux et de créatures mythologiques et / ou fantaisistes). Secondement, le péril d’une spectacularisation à outrance. Il est tentant, lorsqu’on se retrouve affublé de quantité de figurants costumés, de chevaux, d’accessoires plus vrais que nature, et d’un objectif de rentabilité (il faut quand même remplir les salles de cinéma), de vouloir en profiter pour faire n’importe quoi – de gigantesques scènes de baston irréfléchies – et de le filmer n’importe comment.

L’Écossais Kevin Macdonald – à qui l’on doit Le Dernier roi d’Écosse – ne tombe dans aucun de ces deux excès. L’Aigle de la Neuvième Légion reste humble dans sa mise en scène et n’abuse jamais sur les moyens, préférant mettre en valeur la beauté naturelle des décors – une partie du film a été tournée sur les lieux, dans le nord de l’Angleterre – plutôt que de les plonger dans le sang, accentuant son regard sur ses deux personnages principaux – le centurion et son esclave – quand il pourrait se laisser aller à remplir le cadre de centaines de figurants. Les premières minutes laissent par ailleurs augurer à la fois du meilleur et du pire. Du meilleur, parce que l’intrigant pitch se double du mystère de la présence de Marcus Flavius Aquila (Channing Tatum), fils de, transféré, à sa demande, dans le fort le plus septentrional de l’Empire romain – et parce qu’on pense (un peu) à l’ouverture du Désert des Tartares de Valerio Zurlini (tiré du roman de Dino Buzzati), lorsque Drogo prend acte de sa première affectation au fort Bastiani, posté devant un vaste désert qui n’a vu cheminer personne depuis des décennies. L’arrivée du tout jeune Marcus dans le camp d’Eburacum lui attire la moquerie des hommes présents, jusqu’à ce qu’il prouve doublement sa valeur, par son instinct (en « sentant » venir une attaque ennemie) autant que par son courage (il est en première ligne lors d’une confrontation avec les barbares). Mais du pire, aussi, parce que ces premières séquences déploient tous les clichés vus et revus de la virilité et de la hardiesse nécessaires au chef qui veut imposer ses vues sur les siens, ainsi que des batailles brutales avec leurs lots de pièges, d’assauts et de cadavres jonchant la plaine. La mission-suicide organisée par Marcus pour aller libérer quelques-uns de ses hommes faits prisonniers par les tribus ennemies (mission qui donne l’occasion aux Romains de nous démontrer leur savoir-faire en matière de protection, avec la fameuse formation « en tortue ») enfonce le clou, participant à cette impression que le réalisateur cherche moins à nous emporter dans son récit qu’à étaler ses connaissances en stratégie impériale romaine, de telle sorte que le début de L’Aigle ressemble plus à une lecture d’extraits de L’Histoire de la chute et du déclin de l’Empire romain de Gibbon qu’à une œuvre de cinéma : regardez ces Romains, comme ils étaient forts et audacieux, et même humains dans le fond (l’un d’eux vomit avant de partir au combat, mais il reprend rapidement contenance) !

C’est alors que Macdonald tranche dans son récit et expulse Marcus de la scène initiale pour l’envoyer, blessé, dans une mission romaine plus au sud, où il retrouve son oncle (joué par Donald Sutherland). Il y apprend que sa grave entaille à la jambe laissera toujours des séquelles et que Rome, pour le remercier de ses bons et loyaux services, le dispense du commandement de l’armée… Avec quelque lourdeur, le cinéaste décline ensuite une opposition sociale entre les soldats – volontaires et patriotes – et les tribuns du Sénat romain, tranquillement positionnés à l’arrière et franchement présomptueux. Parce qu’il est déçu de n’avoir pu réhabiliter le nom de sa famille, et parce qu’un politicien en visite se moque de son dessein de retrouver l’Aigle perdu par son père, Marcus décide de franchir le mur d’Hadrien pour pénétrer dans les territoires barbares. Avant cela, il aura fait preuve de sa grande mansuétude en sauvant de la mort un esclave lors de son combat contre un gladiateur – esclave qui lui est désormais tout dévoué. Esca (Jamie Bell, le futur « Tintin » de Spielberg) l’accompagnera dans son funeste périple. Ce changement de ligne et d’échelle (de la guerre à l’infiltration, de la masse humaine à la discrétion de deux hommes, de la brutalité à la subtilité) est le bienvenu et sied bien au style de Macdonald. Bien que l’on regrette la grossièreté et l’évidence du propos (hou ! le méchant tribun qui ose se moquer du gentil soldat rédempteur), bien que l’enjeu du destin de Marcus n’ait rien de très original (prouver son attachement à l’Empire romain en retrouvant le symbole de la puissance de la Légion), le moment du départ de deux personnages ouvre de belles perspectives. La plongée dans l’inconnu barbare est une trajectoire typique du cinéma de genre, notamment chez Neil Marshall qui l’accompagne d’un cheminement régressif : on pense bien sûr au 13e guerrier, grand film malade de John McTiernan.

Peut-être parce qu’il manque d’une vraie ligne directrice, ou parce qu’il s’embrouille les pinceaux dans la peinture des caractères et des relations complexes de Marcus et d’Esca, Macdonald ne réalise qu’en partie les espoirs suscités par cette belle perspective. L’indécision flagrante du commencement (on passe de la brutalité de la guerre à l’arrière-plan des combats, du patriotisme physique au nationalisme moral) plombe pour un long moment le spectateur. Et l’hésitation, tant formelle que générique, se diffuse bien au-delà du mur : certains combats sont plus ou moins lisibles, et le réalisateur donne l’impression de ne pas choisir s’il faut verser dans le gore ou dans la finesse. En gros, Macdonald navigue entre une mise en scène à la Peter Jackson (ses gros plans zoomés sur le chef des barbares dans la première partie du film : on se croirait dans certaines parties du Seigneur des Anneaux) et une spiritualité de comptoir façon Ridley Scott dans Gladiator (les flashbacks sur le père transmettant le petit aigle taillé au fiston), entre le péplum moral et la lente progression vers le primitif (comme le font Marshall ou McTiernan). Même la passe d’armes constante entre Marcus et Esca finit par lasser tant elle semble se perdre dans les lacets du double, voire du triple jeu.

Hasard ou non, il faut signaler que L’Aigle de la Neuvième Légion ressemble beaucoup, dans son sujet comme dans son cheminement, au dernier long-métrage de Neil Marshall, Centurion, sorti en catimini l’année dernière dans les salles françaises. Ce dernier relate la perte de la Legio IX et l’aventure d’un centurion qui tente de libérer son chef capturé par les Pictes et emmené au Nord du mur d’Hadrien, avant de fuir avec lui pour rejoindre le Sud, poursuivi par des hordes sauvages. Les connexions sont, en effet, plutôt curieuses : un centurion qui se lance dans une mission suicide ou presque ; le passage du mur d’Hadrien ; la Neuvième Légion, enjeu du film, explicitement ou implicitement ; l’accompagnement d’un personnage venu de l’autre camp (Esca l’esclave chez Macdonald, une femme guerrière jouée par Olga Kurylenko chez Marshall) et qui se rebelle, pour de vrai ou pour de faux ; un parcours initiatique dans les décors naturels du Nord ; un jeu du chat et de la souris avec les barbares, etc. Dans la mesure où les films sont aussi proches, on préférera, de toute façon, le Centurion de Marshall, plus radical dans son propos comme dans sa mise en scène.

Il y a néanmoins une autre raison qui explique la supériorité de Centurion sur L’Aigle de la Neuvième Légion : alors que le film de Marshall est littéralement « habité » par ses seconds rôles féminins (Kurylenko, donc, en charmante sauvageonne ; et surtout Imogen Poots en sorcière marginale qui accueille Michael Fassbender chez elle, début d’une belle romance), celui de Macdonald se signale par l’absence totale de femmes dans son casting – sinon quelques coquines barbares dans le village nordique. Il manque cette larme de sensualité qui fait pendant à la brutalité un peu crasse des soldats romains – comme dans Gladiator, la douceur de Connie Nielsen contrebalance le caractère taciturne de Russel Crowe autant que la folie de Joaquin Phoenix. En somme, Macdonald, tout à son film en jupons, en a malheureusement oublié les jupettes. Et la parité, alors ?

Eric Nuevo

Sorti en salles le 4 mai 2011



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