
Comment ne pas penser, en suivant les aventures d’une soubrette nommée Céleste et qui travaille dans la demeure bourgeoise d’un notaire, au début du XXe siècle, à la Célestine d’Octave Mirbeau, celle du Journal d’une femme de chambre ? Sauf que la subversion du récit de Mirbeau bascule ici dans une autre direction, plus conforme à notre époque. Quand Mirbeau fustigeait la bourgeoisie et l’ordre moral, Jérôme Bonnell, qui signe avec La Condition l’adaptation d’un roman de Léonor de Récondo, axe sa caméra sur la condition des femmes, celle d’une époque qui renvoie aussi à la nôtre. Le titre joue d’ailleurs sur le double sens du mot condition, car il est aussi question d’une condition à accepter pour Céleste si elle veut rester travailler.
En ouvrant son récit sur des bougies qu’on éteint, Jérôme Bonnell espère-t-il filmer la fin d’une époque où les femmes n’avaient qu’un seul pouvoir, celui de se taire ? Le sujet est une ode à celles capables de se sortir de cette condition d’esclave dans laquelle la domination mâle les a plongées.

Et ce n’est pas un hasard si Victoire (Louise Chevillotte), la femme du notaire (Swann Arlaud) qui visiblement s’ennuie dans sa vie bourgeoise, lit Madame Bovary. Que son mari traite de « balivernes ». Ici l’homme est roi et si sa femme lui refuse sa couche — ce à quoi il répond par une gifle et obtient ce qu’il désire —, il va voir la bonne dans sa chambre et a avec elle un rapport forcé qui a tout du viol.
Cette société-là, semble insister Jérôme Bonnell, a beau avoir un siècle, elle a semé des graines qui nourrissent aujourd’hui encore bien des esprits. Pour chrétien qu’il soit, le notaire fait des promesses qu’il ne tient pas, méprise les uns, soumet les autres et adopte avec sa propre mère, victime d’un AVC (géniale Emmanuelle Devos dans un rôle muet), des rapports d’amour/détestation qui montre le malaise de cette classe sociale.
La sortie en DVD, Blu-ray et VOD de La Condition par Diaphana, qui précède de peu celle de Sukkwan Island de Vladimir de Fontenay sur les écrans, permet de dire tout le bien que l’on pense de Swann Arlaud, acteur dans les deux films. Il joue ici un notaire terrifiant, dominateur, qui réussit l’exploit de montrer un visage affable et parfois sympathique alors qu’il est monstrueux. À ses côtés, Louise Chevillotte et Galatéa Bellugi expriment à la perfection la soumission, jusqu’au moment où…

Dans un supplément, Louise Chevillotte s’interroge, à propos du rôle tenu par Swann Arlaud : « A-t-on le droit de donner de l’humanité à un salopard ? » Il est vrai qu’Arlaud joue à merveille ce salaud, qu’on déteste la plupart du temps et qu’il sait rendre pitoyable à d’autres moments. Là où son attitude créerait aujourd’hui un vacarme — en tout cas, elle devrait le faire —, tout est ici étouffé par les bonnes manières et l’immunité accordée à la bourgeoisie.
Revenons au Journal d’une femme de chambre. Si le roman de Mirbeau a été porté à l’écran par Jean Renoir en 1946, c’est surtout la version de Luis Buñuel, tournée près de vingt ans après, qui s’est inscrite dans les mémoires. Une version corrosive dans laquelle le cinéaste s’attaquait autant à la bourgeoisie qu’à l’extrême droite avec une férocité jubilatoire.
La Condition, qui traite du même sujet — les rapports de classes au début du XXe siècle — est beaucoup plus sage, plus feutré, le film s’inscrivant dans les thématiques de l’époque où il a été produit : la condition des femmes. Avec un sentiment de révolte moins affirmé mais tout aussi efficace. Si les personnages féminins semblent subir plus qu’elles ne relèvent la tête, c’est pour prendre à la fin une décision qui montre qu’elles ne sont plus des victimes. Enfin !
Jean-Charles Lemeunier
La Condition
Année : 2025
Origine : France
Réal. : Jérôme Bonnell
Scén. : Jérôme Bonnell d’après Léonor de Récondo
Photo : Pascal Lagriffoul
Musique : David Sztanke
Montage : Julie Dupré
Durée : 103 min
Avec Swann Arlaud, Galatéa Bellugi, Louise Chevillotte, Emmanuelle Devos, François Chattot…
Sortie en DVD, BRD et VOD par Diaphana le 7 avril 2026.