Découverte l’an dernier au festival Lumière de Lyon grâce à Malavida Films, l’œuvre de la cinéaste norvégienne Anja Breien s’apprête à conquérir les écrans français. Avec, dès le 1er avril, la trilogie Wives et, à partir du 6 mai, une rétrospective en quatre films inédits : Le Viol (1971), Un jeu sérieux (1977), L’Héritage (1979) et La Persécution (1981).
Née à Oslo en 1940, la cinéaste a une carrière qui s’étend de 1967 à 2005. Son film le plus connu, Hustruer (1975, Wives), est en quelque sorte sa réponse au Husbands de Cassavetes, sorti en 1970. Dans le film américain, trois copains (Ben Gazzara, John Cassavetes et Peter Falk) se retrouvaient après un enterrement et se mettaient à picoler, errer dans le métro puis décider de s’envoler vers Londres. Avec Wives, Anja Breien montre que les femmes aussi peuvent vivre le même genre de dérive existentielle. Trois amies d’enfance, Mie (Anne Marie Ottersen), Kaja, qui est enceinte (Katja Medbøe) et Heidrun (Frøydis Armand), se sont perdues de vue et retrouvent toute leur classe à l’occasion d’une fête organisée pour leur ancienne prof. Elles décident, avant de rentrer chez elles, de traîner un peu ensemble.

Elles commencent par se rendre au sauna — un lieu qui apparaît dans de nombreux films scandinaves — et donc, rapidement, Anja Breien déshabille entièrement ses comédiennes face à la caméra. Cette rapide mise à nu physique va se poursuivre avec une mise à nu morale qui prendra tout le film. Car, au fur et à mesure de leurs pérégrinations, Mie, Kaja et Heidrun vont dévoiler leurs angoisses, leur mal-être et ce malaise d’être une femme au sein d’une société machiste, où l’on n’attend d’elles que d’être de bonnes épouses et de bonnes mères.
Dès le départ du film apparaissent les premiers signes. Ainsi, en regardant une assiette sur laquelle on voit une fermière avec une poule, l’une des copines annonce qu’elle possède cette assiette depuis sa plus tendre enfance. « Quand elle sera effacée, je serai morte ! » Comme des objets, les femmes s’ébrèchent, se fracturent et s’oublient, comme si l’on pouvait s’en débarrasser en les jetant à la poubelle. Celle qui se plaint sait que son mari la trompe et qu’elle risque d’être abandonnée comme un vieil ustensile dont il n’aurait plus besoin.

Comment se comportent trois nanas en vadrouille, quand on les compare aux errances cassavetiennes ? Finalement, d’une manière identique. Elles boivent, draguent, se font draguer, disent des bêtises et ricanent, se vexent parfois, sont aussi lourdingues que des mecs et peuvent montrer soudain des failles à fleur de peau. Jusqu’à, sur un coup de tête, décider de partir en croisière.
« Ça doit être dur d’être un homme, remarque l’une d’entre elles. Je suis contente de ne pas en être un. » Pourtant, être une femme n’est pas plus simple et leurs aventures, leurs déceptions, cette façon qu’elles ont de se faire virer (par un amant ou un employeur) n’est pas plus enviable. « Pourquoi nos rêves ne se réalisent jamais ? » se plaint Mie qui reconnaît que « les hommes sont conditionnés pour travailler et se taire ».
Plus sage que Les Petites Marguerites de Vera Chytilova, Wives est un arrêt sur image, un constat amer sur l’exploitation des femmes avec une fin qui appelle une suite. Et même des suites puisque Anja Breien va réaliser Wives 2 et Wives 3 à dix ans d’intervalle, en 1985 et 1996. Pour reprendre le titre d’un autre film de John Cassavetes, ces femmes se retrouvent sous influence, sous celle du désir de liberté qui s’empare soudain d’elles, désir de tout foutre en l’air et d’enfin se faire plaisir.

Dans Wives 2, tourné donc dix ans après, les trois amies ont désormais la quarantaine et sont — c’est Heidrun qui l’affirme — à mi-chemin de leur vie. Kaja répond qu’elles sont dans la fleur de l’âge, « biologiquement et érotiquement ».
Nous sommes à la veille de Noël et Mie et Heidrun convainquent Kaja de ne pas le passer en famille mais de repartir en virée. Si les deux premières sont à nouveau amoureuses, Kaja, elle, qui est mariée depuis 16 ans, avoue : « Je fais juste semblant de vivre en attendant la prochaine fois… Et il n’y a jamais de prochaine fois ! »
Si, dans le premier film, le trio se questionnait déjà sur la place des femmes dans la société, les amies sont à présent complètement désabusées. Elles ont peur de croire à une nouvelle chance en amour ou savent qu’il n’y a plus rien à faire. Le temps des folies est résolu, les amies se sont assagies et le film aussi. Elles désirent à présent « grandir ».
Tourné encore dix ans après, Wives 3 est sous-titré : Elles ont 50 ans. Le film démarre avec l’anniversaire de Kaja. « Le fait d’avoir 50 ans, commente Mie, suscite une certaine tristesse. Nous avons traversé beaucoup d’épreuves dans notre vie. Nous savons que notre temps est précieux et limité. Mais ne nous laissons pas abattre ! »
Nous sommes le 17 mai, jour férié en Norvège. L’ancien amant de Kaja a dérobé le buste du grand poète national Henrik Wergeland et l’a déposé au magasin d’antiquités qu’elle tient avec sa mère. Les trois amies vont donc devoir se débarrasser de l’encombrant objet alors que la ville grouille de parades.

Si la fantaisie s’invite encore de temps en temps, l’heure est aux comptes et c’est d’ailleurs Mie qui le dit expressément : « Vous êtes-vous déjà rendu compte comme le temps nous est compté ? » Malgré tout, Anja Breien offre encore quelques moments surréalistes, comme lorsque Mie arrive sur un cheval blanc en haut d’une colline, là où un chœur masculin chante la Norvège, et qu’un des chanteurs la rejoint sur sa monture. Ou cette confrérie de la slow food qui lutte contre les fast-foods.
C’est que Wives 3 aborde l’air de rien, en passant, plusieurs sujets : le racisme, le cancer, le ménage à trois, Alzheimer, l’abstinence alcoolique, la création littéraire, les revendications étudiantes et les mêmes relations qui se tissent de générations en générations. Ainsi, Anja Breien reprend-elle une séquence du premier film, où Kaja s’accroche avec sa mère, pour la mettre en parallèle avec la même scène, actuelle, entre elle et sa propre fille. Breien sait manier les images. À 50 ans, il est temps de prendre de la distance et le film se termine ainsi, par une belle séquence ironique et métaphorique.
Jean-Charles Lemeunier
Sortie en salles des trois films d’Anja Breien, Wives (1975), Wives 2, dix ans après (1985) et Wives 3, elles ont 50 ans ! (1996) par Malavida Films le 1er avril 2026.