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Que deviendrait la connaissance du cinéma international si l’on oubliait des cinéastes importants mais finalement peu connus du grand public ? Depuis plusieurs années, Carlotta mène un travail de redécouverte et c’est grâce à cet éditeur que l’on peut se procurer des Blu-rays d’Otar Iosseliani, Bela Tarr, Edward Yang, Kinuyo Tanaka, Mikio Naruse ou, tout récemment, Ann Hui, avec la sortie d’un coffret contenant Boat People, The Secret, Love in a Fallen City et Élégies.

Et puis, il y a Sergueï Paradjanov (1924-1990) dont Carlotta ressort pour la première fois en Blu-ray l’un des titres les plus emblématiques, Tini zabutykh predkiv (1964, Les Chevaux de feu), et dont on espère que d’autres suivront, tels Sayat Nova, La Forteresse de Souram et Achik Kerib, voire ses premiers films très peu vus en France (Le Premier Gars, Rhapsodie ukrainienne et Une fleur sur la pierre).

Ivan Mykolaïtchouk

C’est véritablement avec ces Chevaux de feu que Paradjanov, cinéaste soviétique d’origine arménienne, né en Géorgie et ayant beaucoup tourné en Ukraine, se fait remarquer. Ce film aux couleurs flamboyantes — basculant parfois dans un beau noir et blanc — est, ainsi qu’il est indiqué dans le générique, un « drame poétique relatant une histoire d’amour ». Situé en terre houtsoule, région montagnarde d’Ukraine — les dialogues sont dans cette langue, ce qui déplut fortement aux autorités soviétiques —,  le film est bercé par des chants traditionnels ukrainiens, avec des costumes chatoyants tout aussi traditionnels et des décors enneigés très beaux. D’emblée, le scénario est placé  sous le signe de la mort. D’abord, celle d’un bûcheron écrasé par un arbre. Puis celle d’un autre homme, victime d’une rivalité familiale et qui nous vaut une scène où l’image est soudain envahie par du sang. Bien sûr, les enfants des deux familles rivales, Ivan (Ivan Mykolaïtchouk) et Maritchka (Larissa Kadotchnikova), s’aiment mais, original jusqu’au bout, le récit va s’écarter de Roméo et Juliette pour partir dans une autre direction.

Cette originalité réside aussi dans la manière de raconter l’histoire. Ainsi, assiste-t-on parfois au commentaire des images. On voit Ivan seul et triste et c’est l’équivalent d’un chœur antique qui nous renseigne sur ses états d’âme, sa décrépitude et son chagrin.

À travers cette histoire d’amour, Paradjanov décrit d’une manière qui est tout sauf classique, avec des passages vers la religion et la sorcellerie — là encore un point d’achoppement avec les autorités —, le quotidien des paysans houtsoules. Ce qui nous vaut, tout au long du film, des images magnifiques, telles ces torches allumées dans la nuit le long de la rivière ou ce plan d’Ivan vu à travers l’eau.

Tatiana Bestaeva et Ivan Mykolaïtchouk

Très présente dans la bande son, la musique l’est aussi à l’écran avec ces hommes soufflant dans de grandes cornes, ces femmes jouant de la guimbarde et ces violonistes. Elle accompagne la mort et la vie, les moments de joie, la solitude et le désespoir. Une séquence de mariage, où les deux époux ont les yeux bandés, montre combien les personnages vivent au jour le jour, sans se projeter dans l’avenir. Et si le titre original peut se traduire par « les ombres des ancêtres oubliés » — les Anglo-Saxons l’ont retenu quand ils ont sorti le film —, c’est que Paradjanov décrit un monde qui, en 1964, n’existe sans doute plus que dans des régions reculées, loin du collectivisme soviétique.

Tatiana Bestaeva

Ce très beau film, rappelle Daniel Bird dans l’un des suppléments, est également l’œuvre du chef opérateur Iouri Illienko. C’est à lui que l’on doit cette caméra très mobile, « organique » selon Bird, qui signale qu’après Les Chevaux de feu, Paradjanov optera pour des plans fixes ressemblant à des enluminures.

Jean-Charles Lemeunier

Les Chevaux de feu
Année : 1964
Origine : Union soviétique
Réal. : Sergueï Paradjanov
Scén : Sergueï Paradjanov, Ivan Tchendeï d’après Mykhaïlo Kotsioubynsky
Photo : Iouri Illienko, Viktor Bestaïev
Musique : Miroslav Skorik
Montage : Marfa Ponomarenko
Durée : 96 min
Avec Ivan Mykolaïtchouk, Larissa Kadotchnikova, Tatiana Bestaeva, Nikolaï Grinko, Leonid Yengibarov, Spartak Bagachvili, Nina Alissova…

Sortie pour la première fois en Blu-ray par Carlotta Films le 3 mars 2026.

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