Les westerns réservent souvent, y compris ceux de série B, d’étonnantes surprises. Prenons celui que les éditions Sidonis Calysta sortent en Blu-ray/DVD, L’Homme de Kansas City d’Edwin L. Marin. Si l’on vous disait qu’on retrouve dans le scénario de Frank Gruber, adapté de son propre bouquin, des germes du théâtre classique français, vous diriez sans doute que l’on a abusé du peyotl ou de ce rye whiskey que l’on servait dans les saloons de l’époque ?

Pourtant, on retrouve dans ce réjouissant western des traces du Cid de Corneille et de l’Andromaque de Racine. On sait que, dans la première pièce citée, Chimène aime Rodrigue, l’assassin de son père. Dans L’Homme de Kansas City, une jeune femme (Joan Taylor) éprouve une attirance pour le héros (Randolph Scott), alors que ce dernier, se trompant dans sa vengeance, a tué son père. La seconde pièce a connu, il y a quelques années, une transposition moderne qui portait le titre suivant : Oreste aime Hermione qui aime Pyrrhus qui aime Andromaque qui aime Hector qui est mort… Or, que se passe-t-il dans L’Homme de Kansas City ? Dave aime Florence qui aime Jim qui se sent bien avec Evelyn et qui… voudrait voir mort son ennemi. Bien sûr, rien ne dit que Gruber se soit directement inspiré de Corneille et Racine, son récit suivant une mécanique qu’il théorisait dans les westerns et les polars qu’il écrivait : une faute initiale, une fuite, une poursuite, une confrontation morale et la restauration de l’ordre.
Le film recèle d’autres curiosités. Ainsi, Randolph Scott incarne-t-il ici un homme qui, au début du film, apparaît comme peu recommandable. Comme il le sera quelques années plus tard pour André De Toth dans Les Massacreurs du Kansas (1953), l’acteur joue l’un des membres du gang mené par William Quantrill. Lequel, sous prétexte de guerre de Sécession, massacra 182 hommes et brûla 185 bâtiments dans la ville de Lawrence. C’est également par le massacre de Lawrence que débute L’Homme de Kansas City. Et le personnage de Scott, aux côtés de hors-la-loi célèbres tels que Jesse et Frank James et les frères Younger, non seulement y participe mais abat de sang froid un homme sous les yeux de sa fille.

Autant dire que, dès le début, Scott s’est rangé du mauvais côté de la barrière. Après un rapide raccourci de tous les méfaits de la bande, qui va de 1863 à 1872, on retrouve Scott menotté à un détective et devant franchir un fleuve en furie. C’est là un nouveau critère qui prouve que le réalisateur du film, Edwin L. Marin, connaît parfaitement son métier et ne signe pas un produit routinier mais une histoire qui va de rebondissements en rebondissements. Jusqu’au finale, qui boucle d’une façon quelque peu rapide et abrupte ce plaisant scénario.
Pourquoi le nom de Marin n’est-il pas resté dans la mémoire collective des cinéphiles ? Car si, en matière de westerns, le nom de Randolph Scott reste attaché à ceux de Henry Hathaway, André De Toth et, bien sûr, Budd Boetticher — une série de chefs-d’œuvre auxquels s’ajoute, en chant du cygne, le Coups de feu dans la sierra de Sam Peckinpah, ultime apparition à l’écran de Scott —, on ne mentionne jamais Edwin L. Marin, qui a pourtant dirigé l’acteur dans neuf films dont sept westerns. Dans le supplément, Noël Simsolo affirme que Marin est « un cinéaste extraordinaire à redécouvrir » et l’on a aucun mal à le croire.
Quant au scénariste Frank Gruber, qui avait démarré sa carrière en écrivant des nouvelles policières dans les pulp magazines, il avait dressé la liste des sujets types à aborder dans le polar et dans le western. Pour ce dernier genre, il avait distingué onze intrigues de base. On en retrouve plusieurs dans L’Homme de Kansas City, plus ou moins approfondies : l’ascension d’un personnage qui se bâtit un empire économique dans l’Ouest, un héros qui cherche à se venger, une histoire où apparaissent des bandits célèbres et la guerre entre éleveurs et citadins.

Aux côtés de Randolph Scott, dans le rôle d’un joueur sympathique qui va l’aider, sorte de Doc Holliday, on reconnaît Victor Jory, habitué plutôt à des rôles de « méchants ». C’est ainsi qu’il incarnait, dans la version 1938 des Aventures de Tom Sawyer, le redoutable Joe l’Indien. On notera également la présence de Bill Williams dans le rôle d’un jeune tueur impitoyable et l’apparition fugace de Dale Robertson, qui poursuivra ensuite une belle carrière dans le western.
Jean-Charles Lemeunier
L’Homme de Kansas City
Année : 1949
Titre original : Fighting Man of the Plains
Origine : États-Unis
Réal. : Edwin L. Marin
Scén. : Frank Gruber, d’après son roman
Photo : Fred Jackman Jr.
Musique : Paul Sawtell
Montage : Philip Martin
Prod. : Nat Holt Productions
Durée : 94 min
Avec Randolph Scott, Bill Williams, Victor Jory, Jane Nigh, Douglas Kennedy, Joan Taylor, Rhys Williams, Barry Kelley, Berry Kroeger, Paul Fix, Dale Robertson…
Film sorti en DVD/Blu-ray par Sidonis Calysta le 12 mars 2026.