La sortie en combo DVD/Blu-ray de Stagecoach (1939, La Chevauchée fantastique) de John Ford — auquel s’ajoute un livre de Jean-François Giré — est une belle occasion de remettre le nom de ce grand cinéaste sur le devant de la scène. Un nom qui, pour moi, évoque deux souvenirs très précis. J’étais adolescent quand, en juin 1973, le Ciné Club de Claude-Jean Philippe — une émission sur la 2e chaîne de l’ORTF, ce qui file l’air de rien un sacré coup de vieux — programma un cycle consacré à John Ford. Si je ratais Tête brûlée (1932), je me délectais de Steamboat Round the Bend (1935), Vers sa destinée (1939), Le Fils du désert (1948) et Le Convoi des braves (1950). Puis, trois mois plus tard, en septembre, John Ford cassait sa pipe — qu’il tenait souvent à la bouche sur de nombreuses photographies. En hommage, la TV diffusa Frontière chinoise (1966), son dernier film, et La Chevauchée fantastique. Je hissai alors Ford au sommet de mon panthéon. Non pas pour les aspects militaristes de son œuvre, qui ne m’intéressaient pas vraiment, mais pour l’humanisme qu’il montrait et sa description des groupes. Et Stagecoach en est un bel exemple !

Ces souvenirs datant de Mathusalem furent rafraîchis en 1995, pendant le festival de Cannes qui rendit un hommage appuyé à Ford. Non seulement je pus visionner des films rares, tels les muets Cheval de fer (1924) et Trois sublimes canailles (1926), sortis depuis en DVD, ou Toute la ville en parle (1935). Mais également assister à la conférence de presse des survivants de sa Stock Company, cette troupe d’acteurs que l’on retrouvait de film en film : Harry Carey Jr, Ben Johnson, Patrick Wayne, Carroll Baker et… Claire Trevor. Rien de moins que l’héroïne de Stagecoach !
Il est temps de parler de ce film, très lointaine adaptation de la nouvelle de Maupassant, Boule de Suif. Ce que l’écrivain américain Ernest Haycox a repris dans son roman et que l’on retrouve dans le scénario de Dudley Nichols, c’est cette prostituée qui doit faire face à la muflerie de quelques autres passagers.

Dans une diligence faisant route à travers de larges étendues infestées d’Indiens, prennent place des personnages très différents, à qui leurs interprètes ont donné une sacrée épaisseur : citons un banquier véreux (Berton Churchill), un élégant joueur sudiste (John Carradine), une jeune femme enceinte qui rejoint son mari militaire (Louise Platt), un représentant en whisky aux allures de pasteur (Donald Meek), un médecin alcoolique (Thomas Mitchell), une prostituée chassée de la ville (Claire Trevor) et un cowboy hors-la-loi ramassé en chemin (John Wayne). Ajoutons à cette troupe hétéroclite le conducteur de la diligence à la gouaille fatigante (Andy Devine) et celui qui l’accompagne, un shérif armé d’un fusil (George Bancroft).
Dès le départ, Ford montre ses inclinations. Aux ligues vertueuses, il préfère les prostituées et les toubibs alcoolos. De même que, l’année suivante, dans le magnifique Les Raisins de la colère, adaptation très réussie de Steinbeck, sa caméra ira du côté des plus démunis. Et ce n’est pas un hasard si, dans Stagecoach, l’une des mégères qui chassent de la ville Claire Trevor et Thomas Mitchell n’est autre que l’épouse du banquier coupable de vol.

Si l’humour baigne l’ensemble des dialogues, il sait efficacement s’effacer lorsque la tragédie pointe le bout de son nez. Curieusement, cet humour est parfois plus présent dans la v.f. Lorsque la diligence quitte la ville devant les bourgeoises qui l’ont chassé, le docteur lance : « Au revoir, musée des horreurs ! » Alors que, dans la version originale, il ne les apostrophe que d’un « Ladies ». Notons encore, dans un registre qui fera sans doute grincer quelques dents aujourd’hui, la scène au cours de laquelle l’aubergiste mexicain (Chris Pin Martin) s’aperçoit que sa femme, une Indienne (Elvira Rios), s’est enfuie avec sa jument. « Je n’en retrouverai pas une comme ça », se plaint-il. « De femme ? » lui demande-t-on. « Non, de jument ! »
Tourné dans Monument Valley, le film rendit ce site majestueux incontournable des westerns. Pourtant, Ford ne fut pas le premier à y poser sa caméra puisque George B. Seitz l’avait fait dès 1925 pour son Vanishing American. Il n’en reste pas moins que c’est le film de 1939 qui a immortalisé ce décor. On remarque encore les magnifiques plans signés par Bert Glennon et qui prouvent, bien qu’il s’en défendît, que le cinéaste était un poète. Comme cette troupe chevauchant dans le désert sous un ciel nuageux. Et que dire du gunfight final et nocturne, avec ses jeux d’ombres et de lumières dignes de l’expressionnisme allemand ?

C’est une évidence, Stagecoach comprend plusieurs grands moments, dont l’incontournable surgissement de John Wayne en plein milieu d’un chemin, qui hèle la diligence. L’acteur avait démarré comme accessoiriste, fait de la figuration ou tenu de petits rôles dans six films de Ford de 1928 à 1930, avant de trouver, cette année-là, un premier grand rôle dans La Piste des géants de Raoul Walsh. Mais Wayne n’eut pas l’occasion de rebondir et se retrouva pris au piège des petites compagnies du Poverty Row — littéralement « l’allée de la pauvreté » —, tournant des films et des serials pour Republic, Mascot ou Monogram pendant une dizaine d’années. Se souvenant de lui, John Ford imposa Wayne dans La Chevauchée fantastique et fit de lui une star.
Il faut reconnaître qu’il a su l’entourer d’excellents acteurs et de sa fameuse troupe de fidèles. On retrouve parmi eux les noms déjà cités mais également quelques trognes que l’on apercevra tout au long de sa filmographie le temps d’un plan ou deux, tels Jack Pennick en barman ou Francis Ford. Ce dernier fut celui qui mit le pied de son jeune frère John à l’étrier du cinéma et il campe ici ce vieillard à la barbe blanche content, à la première halte de la diligence, de retrouver son ami Thomas Mitchell pour s’envoyer plusieurs bouteilles.

Tout le film raconte la progression difficile de la diligence tandis que la menace indienne, hors champ, se fait de plus en plus forte, d’abord présente dans les conversations, puis visible grâce à des signaux de fumée. Jusqu’à ce que les Indiens eux-mêmes — et pour une fois joués par de véritables acteurs amérindiens — apparaissent au premier plan. Bien sûr, il y eut toujours quelques mauvaises langues pour dire que ce western de Ford n’était pas pro-Indien, à la différence de ceux qui, près de dix ans plus tard, réhabilitèrent les peuples que les Canadiens ont appelés les Premières Nations.
Certes, les Indiens sont ici hostiles mais, pour contrebalancer cela, on notera l’anecdote — citée par Noël Simsolo dans le supplément — qui raconte que Ford, quand il les filmait, multipliait leurs chutes à cheval parce qu’un figurant qui tombait de sa monture était mieux payé que celui qui restait en selle. Le cinéaste donnait au public ce qu’il voulait voir à l’époque — des Indiens attaquant des diligences —, ce qui ne l’empêchait pas de faire travailler à plein temps ses amis navajos, qui l’avaient surnommé Natani Nez, qui peut se traduire par « Grand Soldat ». Et il signera un magnifique western pro-Indien avec Les Cheyennes en 1964.
John Ford ne fut pas toujours reconnu comme un grand cinéaste. Criée en 1948 par le critique et cinéaste Roger Leenhardt, la formule « À bas Ford, vive Wyler ! » a longtemps été admirée par les uns et rejetée par les autres. Jusqu’à récemment d’ailleurs, où Julius M. Stein, auteur du néanmoins intéressant bouquin Apportez-moi la tête de John Huston (édité chez Marest), la reprend à son compte et donne raison à Leenhardt. À vrai dire, pour ma part, peu m’importent les qualités de Wyler, que je ne nie pas, mais Ford reste bien au-dessus tant son œuvre ne s’est jamais démodée. Alors, avis aux amateurs de westerns. S’il n’en fallait qu’un dans sa collection, ce pourrait être celui-là !

Désirez-vous un exemple curieux de la modernité de Stagecoach ? Berton Churchill, le banquier voleur, clame à moment donné : « L’Amérique aux Américains ! Il nous faudrait un président homme d’affaires ! » Si l’homme ne porte aucune casquette rouge identifiée MAGA sur la tête, il montre qu’une certaine partie de la population, y compris les crapules — ce qu’est le personnage — a toujours tenu des propos nauséabonds.
À noter qu’en 1966, Gordon Douglas — un cinéaste très intéressant et pas assez reconnu — livra un remake du chef-d’œuvre de Ford, conspué par les exégètes de ce dernier. Pourtant, ce Stagecoach, rebaptisé en français La Diligence vers l’Ouest, n’est pas aussi mauvais qu’on veut bien le dire, avec Bing Crosby reprenant le rôle de Thomas Mitchell. Le film est également disponible chez Sidonis.
Jean-Charles Lemeunier
La Chevauchée fantastique
Année : 1939
Origine : États-Unis
Réal. : John Ford
Scén. : Dudley Nichols, Ben Hecht d’après Ernest Haycox
Photo : Bert Glennon
Musique : Gerard Carbonara
Montage : Otto Lovering, Dorothy Spencer, Walter Reynolds
Durée : 96 min
Avec John Wayne, Claire Trevor, Thomas Mitchell, John Carradine, Donald Meek, Berton Churchill, Louise Platt, George Bancroft, Andy Devine, Tim Holt…
Sortie en combo DVD/Blu-ray + livre par Sidonis Calysta le 16 janvier 2026.