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Certains sujets ont une telle réputation sulfureuse qu’on n’a qu’une envie : se précipiter sur eux dès que c’est possible. C’est le cas des films de cannibales, sujet à la mode dans le cinéma bis italien des années 70 et 80, avec deux œuvres-phares réalisées par Ruggero Deodato : Ultimo mondo cannibale (Le Dernier Monde cannibale, 1977) et Cannibal Holocaust (1980). Et, belle aubaine, Le Dernier Monde est justement disponible dans un combo 4K Blu-ray, assorti d’un livre de Marc Toullec, dans une belle version intégrale restaurée et non censurée, chez Sidonis Calysta.

Pourquoi de tels films — et ils sont nombreux, sous la patte d’Umberto Lenzi, Sergio Martino, Marino Girolami, Joe D’Amato, etc. — sont-ils tout à la fois aussi attirants et répulsifs ? La principale critique qui leur a été faite, et elle est de taille, est de montrer des sacrifices réels, et gratuits, d’animaux. C’est le cas dans Le Dernier Monde cannibale avec l’éventration d’un crocodile qui, remarque Christophe Gans dans l’un des suppléments, annonce un meurtre qui va suivre. Deodato filme également des combats entre des serpents, un varan et une chauve-souris, qui sont visiblement des stock-shots.

Me Me Lai, Massimo Foschi, Ivan Rassimov

Le Dernier Monde cannibale démarre donc sur l’île de Mindanao, dans l’archipel des Philippines, avec deux explorateurs (Massimo Foschi et Ivan Rassimov) à la recherche d’un campement. Quand ils le trouvent enfin, abandonné, ils craignent que les occupants n’aient été exterminés par les Manabus, une tribu anthropophage.

Soucieux de montrer combien il filme la réalité, Deodato affirme dès le générique que le scénario de Renzo Genta, Tito Carpi et Gianfranco Clerici est tiré d’une histoire vraie. Trois ans plus tard, dans Cannibal Holocaust, Deodato va même jusqu’à montrer des extraits du documentaire tourné par une équipe victime des cannibales, inventant ce que l’on a appelé le « found footage » et qui sera remis à la mode plus tard avec The Blair Witch Project (1999), Cloverfield (2008) ou Paranormal Activity (2009).

Massimo Foschi et Me Me Lai

Dans la passionnante interview du cinéaste proposée en supplément, Deodato, qui a longtemps été assistant-réalisateur sur 70 films avant de passer à la mise en scène, explique qu’il a appris le réalisme avec Rossellini, la cruauté avec Sergio Corbucci, l’élégance avec Bolognini, le génie de l’image avec Freda, le stakhanovisme avec Margheriti… « De tous, j’ai retenu quelque chose ! » Autant dire que son souci de rendre ses séquences réalistes, ce soin apporté aux détails, c’est effectivement auprès de Roberto Rossellini qu’il les a acquis.

Une scène est très étonnante, qui diffère de ce que l’on peut trouver chez les confrères de Ruggero Deodato et prouve ce souci du réalisme. L’explorateur incarné par Massimo Foschi est capturé par la tribu anthropophage et attaché à un rocher, dans une grotte filmée en contre-plongée avec les cannibales accrochés aux pierres, ce qui les rend encore plus inquiétants. Foschi est déshabillé entièrement et les sauvages, qui n’ont jamais vu d’homme blanc, le touchent, lui tirent les poils, s’amusent avec son sexe. Jamais ce qu’on peut supposer être la réalité n’a été exprimée à ce point !

Me Me Lai

Et puis, il y a Me Me Lai. Née en Birmanie, cette jolie actrice a tourné plusieurs films de cannibales — outre Le Dernier Monde, citons également Au pays de l’exorcisme et La Secte des cannibales, tous deux de Lenzi —, puis s’est retrouvée en 1984 au générique d’Element of Crime, premier film de Lars von Trier. Elle a également fait de la télé en Grande-Bretagne avant de rejoindre la police, dans l’Essex. Elle ajoute au Dernier Monde cannibale de l’érotisme, bien sûr, mais également une pointe de douceur dans un monde de brutes.

Véritable film d’aventures, Le Dernier Monde cannibale ne joue pas que sur les images-chocs inhérentes au genre. Certes, on voit des repas à base d’humains, des éviscérations, un mec bouffé par des fourmis et quelques séquences peu ragoûtantes — mais que serait un bon film de cannibales sans celles-là — mais Deodato ne s’en tient pas qu’à elles. Ses héros traversent bien des péripéties, dont une descente de rapides, et le suspense est bien mené.

Quant au personnage principal, joué par Massimo Foschi, il ne vaut parfois pas mieux qu’un sauvage. Témoin une scène de viol. Où est la civilisation, semble s’interroger le cinéaste, qui renvoie dos à dos deux modes de vie.

On comprend le cinéaste et critique Christophe Gans qui avoue sa fascination pour ce film. Il évoque « un regard particulier et misanthrope qui devient la patte de Deodato ». Et puisque les sociétés humaines, semble nous dire ce dernier, ne valent pas mieux les unes que les autres, autant filmer la cruauté du monde qui veut que les plus forts se nourrissent des plus faibles.

Jean-Charles Lemeunier

Le Dernier Monde cannibale 
Année : 1977
Titre original : Ultimo mondo cannibale
Origine : Italie
Réal. :Ruggero Deodato, assisté de Lamberto Bava
Scén. : Renzo Genta, Tito Carpi, Gianfranco Clerici
Photo : Marcello Masciocchi
Musique : Ubaldo Continiello
Montage : Daniele Alabiso
Durée : 90 min
Avec Massimo Foschi, Me Me Lai, Ivan Rassimov…


Sortie en combo 4K/Blu-ray/Livre par Sidonis Calysta le 16 janvier 2026.

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