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Grand metteur en scène de théâtre, Patrice Chéreau (1944-2013) est aussi un cinéaste qui a compté et la nouvelle sortie en salles de cinq de ses films par Malavida montre l’exigence de cet auteur, capable de filmer des groupes et d’en isoler les personnalités. Après La Reine Margot (en salles le 1er octobre dernier), la rétrospective permettra de revoir sur grand écran, à partir du 5 novembre, Judith Therpauve (1978), L’Homme blessé (1983), Hôtel de France (1987), Ceux qui m’aiment prendront le train (1998) et Gabrielle (2005).

On trouve beaucoup de groupes dans l’œuvre filmée de Patrice Chéreau. Que ce soit dans La Reine Margot, Hôtel de France ou Ceux qui m’aiment prendront le train, une multitude de personnages apparaissent à l’écran sans que le spectateur ne comprenne immédiatement qui ils sont et quels rôles ils jouent dans l’action. Dans Judith Therpauve, Simone Signoret prend la tête d’un journal de province et se retrouve, elle aussi, à la tête d’un groupe.

Laura Benson, Vincent Perez et Thibault de Montalembert dans « Hôtel de France »@Pathé Films-Nanterre Amandiers-Arte France

Curieusement, ces groupes sont différents de ceux filmés par Claude Sautet. Ce dernier montrait l’amitié, nourrie parfois d’engueulades. Chéreau, lui, met en scène plutôt des individualités qui font semblant de s’apprécier mais se jalousent, se détestent. Voir le traitement infligé à Olivier Gourmet dans Ceux qui m’aiment. Cet isolement de l’individu dans le groupe, flagrant dans Judith Therpauve, Hôtel de France et Ceux qui m’aiment, se retrouve jusque dans le couple. Dans le très beau Gabrielle, chacun des deux époux (magnifiquement interprétés par Isabelle Huppert et Pascal Greggory) souffre de solitude.

Un autre trait commun à beaucoup de ces films est la méfiance envers sa propre famille. Elle est flagrante dans L’Homme blessé et dans Judith Therpauve. Dans ce film, Simone Signoret ne se réjouit pas de l’arrivée intempestive de ses enfants et petits-enfants et va préférer passer des soirées avec son collaborateur (Philippe Léotard), sa femme et son enfant. La famille est encore au centre d’Hôtel de France et de Ceux qui m’aiment prendront le train, avec toutes les déchirures qui l’accompagnent.

Vittorio Mezzogiorno et Jean-Hugues Anglade dans « L’Homme blessé »@Studio Canal-Malavida

Regarder l’ensemble de ces films, distants de près d’une trentaine d’années, prouve combien le cinéma de Patrice Chéreau fait état de la souffrance. À ses débuts, ses personnages sont sujets à des accès de violence. C’est vrai de Vittorio Mezzogiorno dans L’Homme blessé — à noter que l’acteur italien est doublé vocalement par Gérard Depardieu — mais aussi de la plupart des protagonistes d’Hôtel de France et de Ceux qui m’aiment. Dans Gabrielle, la souffrance est moins dans l’hystérie et, malgré tout, elle éclate à l’écran. Pour mieux la transfigurer, Chéreau utilise les moyens du cinéma muet. S’inscrivent alors à l’image, en immenses lettres, des sentiments, des objurgations, des ordres fiévreux : Restez !, Il faut m’aider, vous l’avez toujours fait.

Isabelle Huppert dans « Gabrielle »@Studio Canal-Malavida

Plus que dans tous les autres, c’est dans Gabrielle que Chéreau signe ses plus beaux plans, avec le chef op’ Éric Gautier. Tel celui d’Isabelle Huppert face à un miroir, sa femme de chambre derrière elle. La caméra capte la silhouette floue de Gabrielle en amorce et le reflet de son visage à droite, tandis que la chambrière apparaît elle aussi floue. Et que dire de ce gros plan d’Isabelle Huppert parlant de sa solitude, tandis que Pascal Greggory lui réplique méchamment. Les yeux de l’actrice se mettent soudain à rougir et se noient de larmes. Si les acteurs sont toujours très bons dans les films du cinéaste, ils sont ici exceptionnels.

Il est clair que Chéreau s’intéresse à ses personnages et donc aux acteurs. Beaucoup font leur début — ou quasiment — devant sa caméra et ils restent fidèles au cinéaste par la suite : citons Jean-Hugues Anglade (L’Homme blessé est son deuxième film et il apparaît encore dans La Reine Margot et Persécution), Bruno Todeschini (Hôtel de France est son deuxième film et on le retrouve dans La Reine Margot, Ceux qui m’aiment et Son frère), Guillaume Canet (Ceux qui m’aiment est son quatrième film), Valeria Bruni Tedeschi (Hôtel de France est son quatrième film et on la revoit dans La Reine Margot et Ceux qui m’aiment), Vincent Perez (Hôtel de France est son deuxième film et il est encore au générique de La Reine Margot et Ceux qui m’aiment).

Charles Berling et Jean-Louis Trintignant dans « Ceux qui m’aiment prendront le train »© 1997 Studio TF1 – Studiocanal – France 2 Cinéma – France 3 Cinéma – Azor Films – Malavida

Tourné avec les jeunes comédiens du théâtre des Amandiers de Nanterre, que dirige alors Chéreau, Hôtel de France est une adaptation de Ce fou de Platonov de Tchekhov. Ce portrait de groupe ressemble à celui de Ceux qui m’aiment prendront le train. Là, ce sont plusieurs personnes (amis, famille, élèves, amants) qui se retrouvent dans un train en direction de Limoges pour enterrer celui qu’ils ont tant aimé, un artiste peintre joué par Jean-Louis Trintignant et dont la voix-off accompagne tout ce petit monde. Ils se retrouvent ensuite dans une grande maison, un lieu que Chéreau semble chérir, si l’on peut se permettre cette allitération, tant il est présent dans chacun de ses films. C’est la demeure de Simone Signoret dans Judith Therpauve, celle de Roland Bertin dans L’Homme blessé, le restaurant dans Hôtel de France, l’endroit où se retrouvent tous les protagonistes de Ceux qui m’aiment après l’enterrement et celui où vit le couple Huppert-Greggory dans Gabrielle, propice à de grandes réceptions. Quelles qu’elles soient, ces baraques voient naître des disputes, des embrassades et deviennent des microcosmes de la société, lieux de tous les faux-semblants et autres hypocrisies. « Et maintenant, c’est la réunion de famille ! » s’exclame Ivan Desny au début d’Hôtel de France, avec toute l’ironie mordante que comprend cette réflexion.

Ivan Desny, Vincent Perez, Marc Citti, Valria Bruni tedeschi, Thibault de Montalembert, Laura Benson dans « Hôtel de France »@Pathé Films-Nanterre Amandiers-Arte France

Au sein de ces cinq films, L’Homme blessé est un peu à part. Écrit conjointement avec Hervé Guibert, le scénario traite frontalement de l’homosexualité masculine, avec tous les détails souvent malsains pouvant choquer un public non averti : la drague dans les toilettes d’une gare, les passes dans un hôtel minable (avec Claude Berri comme client), le sado-masochisme, le voyeurisme, la fellation, etc. Il ne faut pas oublier qu’en ce début des années quatre-vingt, mis à part sous l’aspect de la comédie (genre Cage aux folles), l’homosexualité n’est pas très présente dans le cinéma mainstream. Chéreau se réfère-t-il alors à des films militants tels que Race d’Ep (1979) ou Taxi zum Klo (1980) ? Il se rapproche également de l’œuvre de Rainer Werner Fassbinder, allant même jusqu’à embaucher un de ses acteurs (Armin Mueller-Stahl), tout en empruntant à Wim Wenders Lisa Kreuzer. Autant dire que L’Homme blessé est proche de ce cinéma allemand et de sa description minutieuse de la réalité.

Jean-Hugues Anglade et Lisa Kreuzer dans « L’Homme blessé »@Studio Canal-Malavida

Les conventions sociales sont encore au cœur de Gabrielle, adaptation d’un texte de Joseph Conrad. On ne peut se quitter aisément, l’étiquette ne le permet pas. Mais que dire alors du maître de céans qui explose de colère et de douleur au sein d’une réception ? Chaque époque a ses interdits que les personnages de Chéreau bousculent. On pense alors également au personnage du transexuel dans Ceux qui m’aiment prendront le train. Et à cette belle séquence au cours de laquelle Jean-Louis Trintignant lui fait essayer des chaussures à talons.

Simone Signoret et Philippe Léotard dans « Judith Therpauve »@Gaumont-Malavida

En cinq films, c’est beaucoup du monde personnel de Patrice Chéreau qui se retrouve à l’écran. On pourrait citer l’homosexualité, la notion de troupe, la prise de responsabilité (dans Judith Therpauve, la direction du journal est la métaphore de celle d’un théâtre, le TNP, qu’on confie à Chéreau). Quant à Gabrielle, avec ce couple qui s’affronte et que l’on trouve déjà dans Hôtel de France et Ceux qui m’aiment, le film rappelle ceux de ses derniers films : Intimité (2000), Persécution (2009) et même Son frère (2003), où le couple marié qui se quitte fait place à celui de deux frères.

Revoir les films de Chéreau en 2025, soit plus de dix ans après sa mort, c’est se rendre compte combien une œuvre, inscrite dans son époque, peut évoluer et encore faire écho au monde d’aujourd’hui. Et ces familles, ces amis, ces amants ou époux qui se dévorent et se déchirent à pleines dents deviennent le miroir de ce temps déraisonnable chanté par Aragon et dans lequel nous sommes encore plongés, dans lequel nous nous reconnaissons encore. Un temps à mettre les morts à table !

Jean-Charles Lemeunier

Ressortie en salles de cinq films de Patrice Chéreau en versions restaurées le 5 novembre 2025.

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