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Ceux qui avaient apprécié, fin 2023, la sortie en Blu-rays, chez Carlotta, de cinq films de Wim Wenders (Alice dans les villes, Faux mouvement, Au fil du temps, L’Ami américain et Les Ailes du désir), suivie en mars et novembre 2024 de Tokyo-Gâ, Paris, Texas et Anselm,  s’étaient demandé pourquoi n’y figuraient pas les trois premiers sujets portés à l’écran par le grand cinéaste allemand : Summer in the City, L’Angoisse du gardien de but au moment du penalty et La Lettre écarlate.

C’est désormais chose faite avec le deuxième, l’attendue Angoisse du gardien de but, que Carlotta sort pour la première fois en Blu-ray en même temps que L’État des choses et The End of Violence. Désormais, on espère que l’éditeur va poursuivre dans son intégralité la carrière de Wenders, en croisant fortement les doigts pour revoir un jour Hammett, visiblement sorti des radars puisque, même lorsque Wim Wenders a reçu le Prix Lumière à Lyon, ce film ne figurait pas dans la longue liste de ceux qui étaient projetés.

Lors du précédent travail de Carlotta autour de Wenders, dont nous avons fait écho dans ces colonnes, la route était au centre de quasiment tous les films, les plus anciens étant même regroupés sous le titre Trilogie de la route. Elle est encore très présente ici.

Arthur Brauss (à droite) dans « L’Angoisse du gardien de but au moment du penalty »

Dans Die Angst des Tormanns beim Elfmeter (1972, L’Angoisse du gardien de but au moment du penalty), Josef Bloch (Arthur Brauss), qui est gardien d’une équipe de classe internationale, encaisse un but, quitte le stade et erre dans la ville. Sans dévoiler le scénario, ses actes vont l’obliger à repartir. Puisqu’il n’a pas su faire un bon usage de ses mains pendant le match, il va les occuper autrement. Ce qui l’amène à prendre un bus pour rejoindre une petite ville où une amie a ouvert un restaurant. Adaptée d’un roman de Peter Handke, l’histoire va s’appuyer, une fois de plus, sur le mal-être de ce personnage, qui n’arrive pas à se fixer. Une séquence est, en ce sens, très significative. Alors que, dans une cuisine, il discute avec son amie Hertha  (Kai Fischer), il ne cesse de bouger, se lève, touche un objet, va dans un coin de la pièce, revient, à tel point que Hertha lui demande pourquoi il ne peut rester en place.

Cette difficulté à se fixer est au cœur de la filmo de Wim Wenders et le cinéaste lui-même a, semble-t-il, beaucoup bougé. Dans un supplément de The End of Violence (1997), il explique avoir vécu à Berlin, être parti aux États-Unis, en être revenu puis avoir décidé de s’y installer à nouveau. Dans un autre supplément, cette fois de Der Stand der Dinge (1982, L’État des choses), il raconte qu’en plein marasme du tournage de Hammett et en pleine dépression — Wenders avoue s’être beaucoup engueulé sur ce film avec son producteur, Francis Ford Coppola, tout en le respectant —, il repart d’Europe vers l’Amérique et fait un crochet par le Portugal, où Raoul Ruiz est en train de tourner Le Territoire. Fasciné par les bons rapports qu’entretient l’équipe, il décide de faire lui aussi un film au Portugal avec une partie des acteurs de Ruiz et, surtout, son chef opérateur, le grand Henri Alekan — avec qui Wenders retravaillera sur Les Ailes du désir. Ce sera L’État des choses. Dans ce film, le cinéaste incarné par Patrick Bauchau, porte-parole de Wim Wenders, ne déclare-t-il pas : « Je ne suis chez moi nulle part, dans nulle maison, nul pays » ?

Dans les films de Wenders, les personnages sont rarement bien à l’endroit où ils se trouvent. D’où la bougeotte également du gardien de but. D’où celle de Patrick Bauchau dans L’Etat des choses. Et d’où le changement radical de vie de Bill Pullman dans The End of Violence.

Wenders sème également toujours des cailloux dans les forêts de ses films, histoire peut-être que les plus cinéphiles des spectateurs retrouvent leur chemin. Patrick Bauchau est cinéaste dans L’État des choses et Bill Pullman producteur dans The End of Violence. Tous deux ont donc à voir avec Wenders lui-même et, dans les deux histoires, prennent place des tournages. Il n’en est rien dans L’Angoisse mais, malgré tout, le gardien de but se rend au cinéma ou tourne autour parce qu’il a repéré la caissière. La première fois que l’on voit la devanture du cinéma, celui-programme Ligne rouge 7000 de Howard Hawks. La deuxième fois, le film à l’affiche s’intitule Das Zittern des Fälschers. En faisant quelques recherches, on se rend compte qu’il s’agit du nom allemand d’un roman de Patricia Highsmith, The Tremor of Forgery, que Wenders voulait porter à l’écran. Un projet abandonné parce qu’il ne put obtenir les droits, ceux-là ayant déjà une option. Wenders se rattrapera avec L’Ami américain, tiré de Patricia Highsmith.

Arthur Brauss et Erika Pluhar dans « L’Angoisse du gardien de but au moment du penalty »

L’État des choses, on l’a dit, est né d’un passage de Wim Wenders sur le plateau d’un film de Raoul Ruiz, à Sintra. Il était alors en pleine dépression, suite à l’arrêt du tournage de Hammett. L’ambiance lui parut tellement paradisiaque qu’il eut envie de tourner sur place un film avec la même équipe. Ce film, sur un tournage qui stoppe faute de pellicule, le producteur étant introuvable, semble être une catharsis pour Wenders. Bauchau incarne son alter ego, un certain Friedrich Munro dont le nom sonne comme Murnau. Alors que le tournage est à l’arrêt, Munro part aux États-Unis à la recherche, non pas de Godot mais de Gordon, le producteur qui se cache de la mafia. Il est beaucoup question de cinéma dans les dialogues et le rôle du chef opérateur est tenu par le grand cinéaste Sam Fuller — qui réapparaît dans le rôle du père de Gabriel Byrne dans The End of Violence — et qui prononce ce superbe dialogue : « La vie est en couleurs mais le noir et blanc est plus réaliste. ».Et pour cause puisque le film, en noir et blanc, fait directement référence à ce qu’est en train de vivre Wenders.

Andie McDowell dans « The End of Violence »

On remarque encore, dans le rôle d’un avocat, la présence du grand producteur Roger Corman. Il faut dire que, dans L’État des choses, les références abondent : Patrick Bauchau offre le livre d’Alan Le May, La Prisonnière du désert (qui inspirera le film de John Ford). Quand il évoque devant son équipe l’arrêt du film, il dit que « c’est comme une fiction. On dirait Le Secret magnifique ou My Darling Clementine ». Et, comme « les histoires n’existent que dans les histoires », voici un film qui, faute d’histoire, est obligé d’aller en chercher une autre sur le sol américain, là où fleurissent les gangsters.

À propos de The End of Violence, Samuel Blumenfeld avait, dans Le Monde, conspué « le combat d’arrière-garde » mené par Wenders au sujet des rapports violence/cinéma. Dans ce film, la cascadeuse jouée par Traci Lind ne cesse de se questionner sur la violence. Plutôt que de lier directement les images créées au cinéma à la violence urbaine, Wenders dit que les écrans ne l’arrêtent pas. En tout cas pas ceux de surveillance. Et puisque le cinéma est toujours au cœur de ses références, il met en scène deux kidnappeurs bavards et passablement crétins (superbes Pruitt Taylor Vince et John Diehl), qui renvoient directement aux couples de tueurs vus chez Tarantino (Pulp Fiction) ou les frères Coen (Fargo). Peut-être prenant tous pour origine Lee Marvin et Clu Gulager dans À bout portant (1964), encore que ces deux-là soient nettement moins stupides.

Plus que sur l’influence du cinéma sur la violence qui mine notre société, c’est sur son travail de cinéaste que se questionne Wim Wenders, comme il l’a fait aussi avec L’État des choses. Dans The End of Violence, le réalisateur du film que produit Bill Pullman est incarné par l’acteur allemand Udo Kier, qui regrette : « Pourquoi je fais des films en Amérique ? J’aurais dû rester en Europe ! » Cette différence entre ce qui se fait des deux côtés de l’Atlantique est encore soulignée, dans L’État des choses, par le personnage de producteur joué par Allen Garfield. À propos du film qu’est en train de tourner Friedrich Munro au Portugal, il déclare : « Si j’avais trouvé la même histoire avec un réalisateur américain et des acteurs américains, en couleurs, je serais Dieu le père dans six mois ! » 

Patrick Bauchau dans « L’État des choses »

Bercé par la musique de Ry Cooder, The End of Violence jouit des très belles images du chef op’ Pascal Rabaud, qui parvient à recréer des ambiances proches des tableaux d’Edward Hopper. Le film contient ainsi de nombreuses bonnes idées, telle cette séquence ou un adepte du gangsta rap, joué par K. Todd Freeman, décide de changer de style musical et fait une démonstration. Notons encore ces relations chaleureuses qui se nouent entre Bill Pullman et les travailleurs latinos qui le recueillent, au sein desquels on reconnaît Henry Silva.

Un récit policier vient se mêler à l’histoire de la perte d’identité, mêlant le FBI et ressemblant quelque peu à ce que Hitchcock désignait par MacGuffin, un prétexte qui permettait au scénario de se développer.

Ces trois nouveaux films vont donc nous permettre d’acquérir une vision encore plus large de l’univers de Wim Wenders et de peut-être mieux comprendre pourquoi il bouge autant que ces personnages, tournant en Allemagne, aux États-Unis, au Portugal, au Japon, en Australie, etc.

Jean-Charles Lemeunier

Trois films de Wim Wenders (L’Angoisse du gardien de but au moment du penalty, L’État des choses et The End of Violence) sortis pour la première fois en Blu-rays par Carlotta le 7 octobre 2025.

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