On imagine aisément n’importe quel vieux briscard trumpiste, l’Oncle Donald lui-même, pourquoi pas, avaler sa cravate, se mettre à sauter comme une carpe ou à danser la gigue en hurlant à la vision de ce film. Lequel ? Tout simplement One Battle After Another (Une bataille après l’autre) de Paul Thomas Anderson qui débute par une bande de gauchistes semant la zizanie au sein d’un camp militaire et faisant sauter le tout aux cris de « Viva la Revolución ! ».

Dans cette guérilla urbaine, Afro-américains et Blancs se mélangent et s’unissent, révolutionnairement et sexuellement parlant, et l’on reconnaît parmi eux Leonardo Di Caprio, Regina Hall et la chanteuse-actrice-modèle-chorégraphe Teyana Taylor. Cette dernière incarne une meneuse d’hommes sublime, énergique et terriblement sexy qui va jusqu’à exciter le chef des bidasses qui n’est autre que Sean Penn. La tignasse crantée, la démarche claudiquante, le corps gonflé de stéroïdes anabolisants, le tout serré dans un t-shirt trop court, l’acteur en rajoute dans le stéréotype et semble s’en donner à cœur joie dans cette caricature de soldat à laquelle il arrive à donner de l’épaisseur. Il y a forcément de la parodie vacharde dans toute cette joyeuse troupe, autant du côté des révolutionnaires que des militaires qui leur sont opposés. Autant dire que ce sont des bonds et même des ricochets qu’ont dû faire les aficionados du président américain en fonction actuellement. Lequel président n’était pas encore élu au moment de la naissance du projet, début 2024, mais Hollywood, semble-t-il, s’y préparait.

Une bataille après l’autre est un pamphlet jubilatoire et constamment étonnant, qui s’étend sur une vingtaine d’années et dont le scénario prend de vertigineux virages en épingle à cheveu. Lesquels, faut-il encore le dire, nous ravissent. Pourtant, Paul Thomas Anderson ne s’inspire pas d’un livre nouveau mais du Vineland de Thomas Pynchon, paru en 1990 et qui est censé se dérouler des années soixante aux années quatre-vingt.
Fabuleux auteur, Pynchon est un écrivain aussi fantomatique que l’était de son temps J.D. Salinger et dont on ne connaît que quelques photos de ses jeunes années — Pynchon s’est toujours tenu à l’écart des médias. Sur ces images, il montre un visage à la Jacques Brel, les dents proéminentes, si bien qu’on ne sait à quoi il ressemble aujourd’hui. Et pourtant, quel romancier ! V, La Vente à la criée du lot 49, L’Arc-en-ciel de la gravité, Inherent Vice — déjà traduit à l’écran par Paul Thomas Anderson en 2011 —, d’autres encore, sont tous excellents.

Une bataille après l’autre raconte l’histoire de ce groupe gauchiste et de ses actions souterraines quand ses membres doivent prendre le maquis, une fois trahis. On s’arrête alors sur le devenir de quelques-uns, vingt ans après, comme dans un roman d’Alexandre Dumas. L’un fait de la radio, Di Caprio élève sa fille (Chase Infiniti qui signe une remarquable performance pour son premier film), d’autres sont entrées dans les ordres, etc.
Mais voilà que les militaires commencent à rechercher activement les survivants dans des séquences hallucinantes : ils occupent des villes, faisant ce qu’ils veulent et, hasard du calendrier, le film sort aux États-Unis peu de temps après les émeutes de Los Angeles, Washington ou Portland pour lesquelles Trump a mobilisé la Garde nationale, l’armée ou l’ICE (la police de l’immigration).

Démarre alors, dans le film, une longue traque qui fait se rencontrer Leonardo Di Caprio — génial dans son peignoir à carreaux — et Benicio del Toro et pas un moment on ne peut se douter du sens vers lequel va bifurquer l’histoire. On appréciera notamment cette longue séquence incroyable de poursuite sur une route en montées et descentes, tournée sur ce qu’on appelle The Texas Dip. Elle est génialement filmée et sans cesse innovante.

Le scénario nous fera croiser des militaires obtus mais malins, des révolutionnaires parfois dépassés par les événements — comme lorsque Di Caprio doit se souvenir d’un code appris vingt ans auparavant —, une confrérie suprémaciste, des passeurs d’immigrés généreux et des filles coriaces n’ayant pas froid aux yeux. Sans parler d’un gang d’extrême droite aussi tatoué qu’armé. Quant au film, il gagne toutes les batailles, les unes après les autres.
Jean-Charles Lemeunier
Une bataille après l’autre
Année :2025
Origine : États-Unis
Titre original : One Battle After Another
Réal., scén. : Paul Thomas Anderson d’après Thomas Pynchon
Photo : Michael Bauman
Musique : Jonny Greenwood
Montage : Andy Jurgensen
Durée : 162 min
Avec Leonardo Di Caprio, Sean Penn, Benicio del Toro, Regina Hall, Teyana Taylor, Chase Infiniti…
Sortie en salles par Warner Bros. Pictures le 24 septembre 2025.