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On ne saurait en vouloir au producteur américain Elliott Kastner d’avoir eu envie de revoir à l’écran le personnage de Philip Marlowe. En 1973, ce fut avec The Long Goodbye (Le Privé), réalisé par Robert Altman avec Elliott Gould. Puis Kastner décida, pour incarner le détective créé par Raymond Chandler, d’embaucher Robert Mitchum. Deux films furent réalisés : Farewell, My Lovely (1975, Adieu ma jolie) de Dick Richards et The Big Sleep (1978, Le Grand Sommeil) de Michael Winner. Et, bonne nouvelle, Elephant Films les ressort dans des versions restaurées en DVD et Blu-ray.

Robert Mitchum dans « Adieu ma jolie »

Adieu ma jolie, le roman de Raymond Chandler, est paru en 1940 aux États-Unis. Si on laisse de côté The Falcon Takes Over (1942), qui s’inspirait vaguement de l’histoire sans même reprendre le personnage de Philip Marlowe, Adieu ma jolie connut une première adaptation en 1944 par Edward Dmytryk sous le titre de Murder My Sweet (en France, il a été traduit par Adieu ma belle, Adieu ma jolie et même par Le Crime vient à la fin). Dick Powell jouait Philip Marlowe et il s’en sortait pas trop mal, d’autant que le film marqua un tournant dans la carrière de cet acteur voué aux comédies musicales et qui décida d’en sortir en se lançant dans les films noirs. En 1975, lorsque Dick Richards s’empare à son tour du sujet, le film de Dmytryk est déjà tombé dans les oubliettes. Jouant sur la mode du polar à l’ancienne remis en selle par Roman Polanski en 1973 avec Chinatown, Adieu ma jolie se déroule en 1941. Malgré tout, le film n’est pas tourné en décors mais dans le Los Angeles contemporain avec de sublimes images de John A. Alonzo, les techniciens prenant garde d’effacer tout élément moderne.

Adieu ma jolie est une excellente surprise pour qui a tendance à se méfier des remakes. Mitchum, beaucoup plus âgé que le personnage tel qu’il est décrit dans le roman, y est totalement à sa place avec cet air de lassitude blasée qui convient parfaitement au ton du film. L’ouverture est en cela significative, avec la caméra qui glisse le long d’une façade et remonte à une fenêtre. Apparaît alors Robert Mitchum et son air fatigué, la clope au bec, pensif. Clef de voute du film de détective, la voix-off nous indique alors l’état d’esprit de Marlowe, sa lassitude et son vieillissement, qu’il précise deux fois. Dans le roman de Chandler, Marlowe a une trentaine d’années. À l’exception de George Montgomery (31 ans) et Elliott Gould (35 ans), tous ses interprètes sur grand écran ont toujours été plus âgés : Dick Powell (40 ans), James Gardner (41 ans), Robert Montgomery (43 ans), Humphrey Bogart (47 ans). Mitchum bat des records puisqu’il a 58 ans dans Adieu ma jolie et 61 dans Le Grand Sommeil. Il sera dépassé par Liam Neeson qui, à 70 ans, endosse le costume du personnage dans le Marlowe (2022) de Neil Jordan.

Charlotte Rampling dans « Adieu ma jolie »

Dans le supplément d’Adieu ma jolie, Nachiketas Wignesan, enseignant d’histoire du cinéma et d’analyse de films à Paris 3, auteur d’une étude sur « la mise en scène du corps », livre une très intéressante vision de cette séquence initiale. Comme si Mitchum, gloire du film noir de l’Âge d’or, regardait de sa fenêtre le cinéma d’hier avec mélancolie.

Jack O’Halloran et Robert Mitchum dans « Adieu ma jolie »

Une fois le récit démarré, Dick Richards nous offre une galerie de personnages extraordinaires, joués par d’excellents acteurs. C’est le cas du colosse Jack O’Halloran dans le rôle du gangster amoureux et naïf — mais terrifiant — et de Sylvia Miles en alcoolique. Citons encore John Ireland en flic honnête, Harry Dean Stanton, son collègue moins scrupuleux, Anthony Zerbe en type une fois de plus peu recommandable et, dans le rôle d’un malfrat, on reconnaîtra également un tout jeune Sylvester Stallone. Bien sûr, Charlotte Rampling est  tout à fait à sa place dans le rôle de la femme très riche et très séduisante. On notera enfin que celui qui tient le rôle de son mari n’est autre que le grand écrivain de polars Jim Thompson, auteur de 1275 âmes (dont Bertrand Tavernier tirera Coup de torchon), de Déclic et des cloaques  (tourné par Alain Corneau sous le titre Série noire, avec Patrick Dewaere) et du Lien conjugal  (immortalisé par Sam Peckinpah et le couple Steve McQueen/Ali McGraw dans The Getaway).

Robert Mitchum, John Ireland et Harry Dean Stanton dans « Adieu ma jolie »

Est-ce la nostalgie qui joue, avec ce plaisir de retrouver un personnage et un récit digne des grands films noirs des années quarante et cinquante ? Adieu ma jolie est une résussite, tant pour le sujet et les images que pour l’interprétation de Robert Mitchum et de tous ses acolytes.

Contrairement à la version 1944 d’Adieu ma jolie, The Big Sleep (Le Grand Sommeil), dans l’adaptation tournée par Howard Hawks en 1946 avec Humphrey Bogart et Lauren Bacall, s’est hissé aux premières places du film noir et est resté gravé dans toutes les mémoires. Difficile donc, dans le cas d’un remake, de rester fidèle au premier film sous peine de se faire descendre en flèche. Michael Winner, lui-même Anglais d’origine, a choisi de garder la trame du roman et du premier film mais d’en changer des éléments cruciaux. L’action ne se déroule plus dans les années quarante mais est contemporaine du tournage (1978). Et Los Angeles ne sert plus de décor aux investigations de Marlowe puisqu’ici, le détective incarné par Robert Mitchum a élu domicile à Londres. En outre, il ne semble plus courir après les enquêtes pour gagner sa vie, lui qui roule en luxueuse décapotable. On est loin du Marlowe que ce même acteur a joué trois ans plus tôt et dont les riches qu’il côtoyait se moquaient, coincé dans son costume élimé.

Robert Mitchum dans « Le Grand Sommeil »

À la manière d’une aventure d’Hercule Poirot, Winner peuple son Grand Sommeil de la fine fleur du cinéma british : outre les trois acteurs américains (Robert Mitchum, James Stewart et Richard Boone), on retrouve Sarah Miles (déjà partenaire de Mitchum dans La Fille de Ryan), Joan Collins, Edward Fox, John Mills, Oliver Reed, Harry Andrews, Colin Blakely, Richard Todd, jusqu’à James Donald (Les Monstres de l’espace), John Justin (le héros du Voleur de Bagdad dans sa meilleure version, celle de 1940 réalisée par Michael Powell) et Dudley Sutton (vu chez Ken Russell, Federico Fellini, Ken Loach et Derek Jarman).

On pourrait apprécier cette originalité sauf que l’un des grands atouts des romans de Chandler est la ville de Los Angeles, que le détective parcourt en tous sens. Non pas dans un but touristique mais comme une visite guidée de la sociologie d’une ville, Marlowe se baladant des villas de milliardaires aux bastringues les moins huppés. Un façon de dire que tous ces personnages, les nantis comme les plus miteux, sont en relation les uns avec les autres.

James Stewart, Harry Andrews et Robert Mitchum dans « Le Grand Sommeil »

Dans un film français des années quatre-vingt, l’un des personnages avouait qu’il connaissait mieux Los Angeles par le cinéma que s’il avait acheté un billet d’avion. Dans le roman et le film de Hawks, la librairie de Geiger est sur Hollywood Blvd et sa maison à Laverne Terrace, près de Laurel Canyon. Le vieux général Sternwood vit à Alta Brea Crescent, à West Hollywood, et Marlowe vit à Los Feliz. Aussi attirante soit Londres, sa géographie n’a pas, pour les cinéphiles, créé autant de fascination et de mythologie. C’est ainsi que l’on pourrait décréter que le meilleur héritier de Marlowe est le Dude, héros excentrique de The Big Lebowski des frères Coen. Le Dude n’est pas un détective, il va juste être obligé de faire sa propre enquête à travers tout Los Angeles et de découvrir des milieux sociaux très différents, lui qui ne jure que par son tapis souillé et par ses cassettes de Credence disparues.

Mais revenons à ce Grand Sommeil de 1978. Autre désavantage certain, l’époque. Le personnage de Philip Marlowe nous rattache à la période de la Seconde Guerre mondiale, ce qu’avait parfaitement capté Dick Richards dans le premier film. Le situer à une époque contemporaine ne convient plus car les temps ont changé et les différents personnages — le vieux général qui demande à Marlowe de régler une affaire de chantage, la fille de ce dernier, droguée et nymphomane, le patron de boîte de nuit, le photographe pornographique, etc. — ne sont plus, trente après, choquants.

Robert Mitchum et Candy Clark dans « Le Grand Sommeil »

Prenons l’exemple de Camilla Sternwood, que joue Candy Clark (elle était interprétée par Martha Vickers chez Hawks et s’appelait alors Carmen Sternwood, comme dans le roman). Dans le bouquin de Chandler, elle apparaît nue. Ce qui, à l’époque, devait choquer et le Code Hays, qui censurait la nudité à l’écran, n’a pas laissé passer ce trait de caractère dans le film de 1946. En 1978, la question ne se pose plus et Candy Clark peut s’exhiber tout à son aise sans que cela ne dérange plus personne. Quant au commerce pornographique sous le manteau, il ne pose plus de problème. N’importe quel kiosque à journaux de l’époque affiche des images de femmes dévêtues.

Robert Mitchum et Oliver Reed dans « Le Grand Sommeil »

Reste donc une enquête que l’on suit sans déplaisir, parce que née sous la plume de Chandler, et des acteurs que l’on ne s’attendait pas à voir s’affronter, tels Robert Mitchum et Oliver Reed.

Jean-Charles Lemeunier

« Adieu ma jolie » de Dick Richards et « Le Grand Sommeil » de Michael Winner : deux enquêtes de Philip Marlowe sorties en DVD/Blu-rays (versions restaurées) par Elephant Films le 26 août 2025.

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