Quelle bonne idée a eue le cinéaste italien de confier, en 1974, le rôle de Benito Mussolini à l’acteur américain Rod Steiger dans Mussolini : ultimo atto (Les Derniers Jours de Mussolini). On pouvait craindre de la part de l’ancien élève de l’Actors Studio un cabotinage effréné mais il n’en est rien, Steiger parvenant à rendre attachant dans sa déchéance le dictateur italien. À tel point que, en 1981 dans Le Lion du désert, Moustapha Akkad confiera à nouveau le rôle du Duce à Steiger.

Pourquoi parler de ce film aujourd’hui ? Carlotta sort en Blu-ray Les Derniers Jours de Mussolini et le traitement que fait Lizzani de ce moment de l’histoire italienne vaut largement le détour. Tout d’abord parce que le film est tout sauf manichéen. N’y voyons là aucune ambiguïté. Carlo Lizzani était communiste et on ne peut lui prêter le moindre bon sentiment à l’égard du monstre, responsable d’innombrables morts et déportations. Le film démarre en 1945 alors que la confusion s’est installée dans la péninsule italienne. Les Américains remontent depuis leur débarquement en Sicile et en Calabre, les Allemands reculent, Mussolini est démis de ses fonctions en 1943, Pietro Badoglio signe la même année un armistice avec les Alliés, Rome se libère en juin 1944. En avril 1945, quand débute le film, Mussolini hésite entre la poursuite des combats et la fuite en Suisse. Entouré par une poignée de sympathisants fascistes, il est alors à Milan, sous la « protection » des Allemands. On se demande s’il n’est pas plutôt leur prisonnier.

Dans Les Derniers Jours de Mussolini, Lizzani décrit la fuite de Mussolini et de sa maîtresse Clara Petacci (Lisa Gastoni) dans une Italie en proie au plus grand désordre. Le dictateur suscite la convoitise des Américains qui veulent le récupérer alors qu’il est condamné par les mouvements de libération du pays. Le cinéaste montre également combien les différents groupes de résistants s’opposent, surtout lorsque l’un d’entre eux (Franco Nero) est désigné pour exécuter Mussolini. Une mort que l’on aura le droit de qualifier de sommaire, d’autant que l’un des partisans (Lino Capolicchio) s’y oppose clairement, préférant un procès.

Lizzani prend soin de donner des points de vue divergents et si, au détour d’une séquence, on ressent un peu trop de pitié envers le couple en fuite, un partisan vient immédiatement rappeler les exactions commises par les fascistes sur ordre de Mussolini. Ainsi est-il fait mention des alliances en or offertes au régime par les Italiennes et que les dirigeants du parti fasciste ont emportées avec eux dans leur fuite. Le film est également constellé de slogans fascistes écrits sur les murs, sur lesquels la caméra s’attarde. Et il est clair que le dictateur qui, dans ses discours, se vantait de toujours réussir à briser les reins de ses adversaires (du Négus lors de la campagne d’Abyssinie, de la Grèce lors de l’invasion de ce pays par les troupes fascistes, etc.) se retrouve ici dans cette même situation.

Le film se réclame proche de la vérité historique et, dans son commentaire, Jean-François Rauger, le directeur de la programmation de la Cinémathèque française, a raison d’accoler aux Derniers Jours de Mussolini les qualificatifs de « classique, populaire, figuratif, narratif ». Le cinéaste sait certainement conduire son récit, réussissant à amener une forme de suspense alors que l’on connaît le sort du vrai Mussolini. Ainsi, lorsque les partisans bloquent la route au convoi allemand, leur demandent-ils d’abandonner sur place tous les Italiens qui sont avec eux. Les Allemands débarquent donc les fascistes mais acceptent de cacher Mussolini à l’intérieur d’un camion en lui faisant revêtir un manteau de la Wehrmacht. Les partisans qui fouillent les camions vont-ils le reconnaître ? La tension est alors très forte et, ainsi que le remarque Jean-François Rauger, on a presque envie que Mussolini parvienne à passer entre les mailles du filet qui se resserre autour de lui. Là est la grande force d’un cinéaste qu’on ne peut suspecter d’allégeance au fascisme.
Le film montre également que, malgré la puissance dont a fait preuve un tyran, il finit par payer les exactions qu’il a commises, jugé par son propre peuple. Ce qui, à une époque où pullulent les dictateurs, peut réduire — un tout petit peu — les angoisses créées par l’actualité.
Jean-Charles Lemeunier
Les Derniers Jours de Mussolini
Année : 1974
Titre original : Mussolini : ultimo atto
Origine : Italie
Réal. : Carlo Lizzani
Scén. : Fabio Pittorru, Carlo Lizzani, Beverley Cross
Photo : Roberto Gerardi
Musique : Ennio Morricone
Montage : Franco Fraticelli
Durée : 130 min
Avec Rod Steiger, Franco Nero, Lisa Gastoni, Lino Capolicchio, Giuseppe Addobati, Henry Fonda, Giacomo Rossi Stuart…
Sortie en Blu-ray par Carlotta Films le 2 septembre 2025.