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En ces périodes caniculaires, rien de tels que de petits frissons obtenus grâce à la vision de films d’horreur. On ira les chercher dans le coffret sorti par Carlotta, Terreur ibérique, qui contient deux opus : Una vela para el diablo (1973, Une bougie pour le diable) d’Eugenio Martin et Escalofrío (1977, Poupée de sang) de Carlos Puerto. Qui, tous deux, sont significatifs de cette période que, dans les suppléments, Angel Sala (le directeur du festival international du film fantastique de Sitges) désigne par « la transition démocratique ».

Visiblement, celle-ci démarre avant la mort de Franco en 1975. Coincés dans un puritanisme de plus en plus démodé, les films espagnols se libèrent peu à peu. Ainsi voit-on de la nudité dans Une bougie pour le diable et carrément une orgie dans Poupée de sang — mais dans ce dernier cas, le film sort deux ans après le décès du dictateur.

Aurora Bautista et Esperanza Roy dans « Une bougie pour le diable »

Dès le générique, Une bougie pour le diable se place sous l’égide de Blaise Pascal avec cette citation : « Il n’y a que deux sortes d’hommes : les uns justes, qui se croient pécheurs ; les autres pécheurs, qui se croient justes. »

Curieusement, alors que nous sommes dans les années soixante-dix et que l’Espagne — contrairement à aujourd’hui — a besoin du tourisme, le film met d’emblée face à face la quiétude d’un petit village andalou aux murs blancs et les hordes de touristes sans gêne aux habits colorés, qui ne savent pas se tenir. C’est là un des enjeux majeurs de cette production : l’Espagne peut-elle se moderniser, après des décennies d’enfermement franquiste ?

Lone Fleming et Esperanza Roy

La dictature et le poids de la religion ont créé des frustrations qui ont du mal à résister aux nouvelles libertés affichées par les étrangers… et, surtout, les étrangères. D’autant que celles-ci prennent des bains de soleil en bikini, le soutien-gorge détaché. Il n’en faudra pas plus pour attiser la colère d’une femme pour qui la vertu est un devoir. Une, donc, qui selon la maxime de Pascal, se croit juste et n’a pas peur pour cela de pécher.

Une bougie pour le diable hésite entre le giallo, genre alors à la mode en Italie et ce qui va devenir le slasher aux États-Unis avec des meurtres à l’arme blanche bien sanglants. Le puritanisme du slasher (les premières victimes sont toujours des ados libidineux) va trouver ici un écho chez les deux sœurs héroïnes du film, dans une Espagne paysanne, retardataire et religieuse. Ajoutons à cela un zeste d’érotisme et l’on se retrouve devant un film prêt à être consommé avec délectation. D’autant qu’il regorge de détails macabres à ne pas vous mettre en appétit.

Esperanza Roy et Aurora Bautista

Le réalisateur Eugenio Martin est un petit maître de la série B, « un professionnel du cinéma de genre », ainsi que le désigne Angel Sala. L’année précédente, Martin a tourné Terreur dans le Shanghaï Express, avec Telly Savalas, Christopher Lee et Peter Cushing, et Pancho Villa, avec encore Telly Savalas. Avec Une bougie pour le diable, il  prouve qu’il sait construire une histoire à suspense, en utilisant judicieusement le décor de cette maison sombre, aux petites fenêtres et à la cave emplie d’immenses jarres en terre cuite pour stocker — officiellement — le vin. Il sait également placer son actrice Judy Geeson dans des situations inextricables qu’il coupe, pour augmenter ses effets, de plans de la police en marche dans les ruelles. Arrivera-t-elle à temps ? Rien n’est moins sûr car les homicides sont ici très rapides.

Ses deux actrices principales, Aurora Bautista et Esperanza Roy, sont formidables. Le visage fermé de la première et les yeux implorants de la seconde en font un duo impressionnant de duègnes rigides que l’on voit souvent, puisqu’elles tiennent un restaurant et une pension, découper des quartiers de viande les aspergeant de sang.

« Poupée de sang »

De sang, il en est également question dans le titre mais c’est une toute autre ambiance qui attend le spectateur de Poupée de sang. C’est dans les rues de Madrid, chaque couple installé dans une voiture, que se produit la rencontre entre Andrès et Ana (José Maria Guillen et Mariana Karr) et Bruno et Berta (Angel Aranda et Sandra Alberti). Bruno affirme avoir connu Andrès au collège — ce dont ce dernier n’a conservé aucun souvenir — et il entraîne son ami retrouvé et sa femme à sa suite vers une maison de campagne éloignée du centre-ville et isolée. Pour ne pas dire sinistre !

Mariana Karr dans « Poupée de sang »

Poupée de sang va traiter du satanisme, thème déjà abordé par la Hammer dès 1968 avec Les Vierges de Satan et qui s’accompagne volontiers d’érotisme. Dans le film espagnol, la nudité est très présente et Angel Sala ajoute, dans son commentaire, que la séquence orgiaque était osée pour l’époque et pour le pays, transition démocratique ou pas. Poupée de sang fait également penser, par son ambiance, au Rosemary’s Baby de Roman Polanski qui, en 1968, a révolutionné le genre. Ainsi, la fin de Poupée de sang semble tout droit sortir du film de Polanski, avec la présence des voisins.

La séance de ouija dans « Poupée de sang »

À noter en outre les apparitions d’une poupée qui paraît diabolique et fait son petit effet. Curieusement, le film est introduit par Fernando Jimenez del Oso, sorte de gourou dont la présence rappelle celle du pseudo-magicien Criswell dans les films d’Ed Wood. Jimenez del Oso animait à l’époque du film un programme télévisé, Más Allá, qui traitait d’OVNIs, de parapsychologie, de sorcellerie, des mystères de la Grande Pyramide et de ceux du Triangle des Bermudes. Autant dire qu’il apportait au film une caution scientifique et populaire, son émission étant très suivie par les téléspectateurs.

Jean-Charles Lemeunier

Coffret « Terreur ibérique » sorti par Carlotta Films le 15 juillet 2025.

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