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Comme les tueurs éponymes du film de Robert Siodmak (1946), lancés à la poursuite du « Suédois » — c’est sous ce nom qu’est connu Burt Lancaster dans le récit —, Malavida suit, depuis quelques années, les traces de Bo Widerberg. Lequel est sans doute le cinéaste suédois le plus connu après Ingmar Bergman. Connu, certes, mais surtout dans son pays et, en dehors, par quelques cinéphiles acharnés. L’éditeur tente donc par tous les moyens — et avec raison — de mieux faire connaître cet irréductible Suédois, toujours prêt à bousculer les conventions. Et cela depuis une dizaine d’années.

« Le Péché suédois »

Suite à plusieurs précédentes sorties, Malavida revient en juin vers l’un de ses cinéastes fétiches. Après la projection à Cannes Classics du documentaire de Jon Asp et Mattias Nohrborg, Being Bo Widerberg, onze films sont proposés en salles à partir du 11 juin : Le Péché suédois (1963), Le Quartier du corbeau (1963), Amour 65 (1965), Elvira Madigan (1967), Adalen 31 (1969), Joe Hill (1971), Tom Foot (1974), Un flic sur le toit (1976), L’Homme de Majorque (1984), Le Chemin du serpent (1986) et La Beauté des choses (1995).

Nous avons déjà écrit dans ces colonnes tout le bien que l’on pensait de Widerberg. Si notre préférence va au trio de films politiques (Elvira Madigan, Adalen 31 et Joe Hill), avec une attirance aussi pour cette bouffée de fraîcheur que nous apportent ses premières œuvres, proches de la Nouvelle vague (Le Péché suédois, Le Quartier du corbeau, Amour 65), il ne faut pas négliger pour autant le tournant amorcé par le cinéaste à la fin des années soixante-dix et au début des années quatre-vingt avec deux films policiers : Un flic sur le toit et L’Homme de Majorque. Deux films policiers « à l’américaine », d’où la politique n’est pas absente, Widerberg balançant au fil du récit quelques petits coups de griffes ici et là.

« L’Homme de Majorque »

Dans L’Homme de Majorque, qui suit une enquête débouchant sur des compromissions au plus haut niveau, les deux flics héros procèdent, dans une rue de Stockholm, à une arrestation musclée — et très bien filmée. La foule regarde. « C’est la police ! », annonce un témoin. « C’est pour cela qu’il a peur », répond un autre, à propos de la course du fugitif.

Dans ce film, Widerberg prouve une fois de plus qu’il est très à l’aise dans le film d’action. On prendra pour preuve la séance du hold up, parfaitement maîtrisée jusque dans la poursuite finale. Avec toujours ce regard distancié, cette ligne de dialogue critique envers la société que l’on remarque, cet humour implacable qui montre que, jamais, Bo Widerberg n’est dupe de l’histoire qu’il nous raconte. Tel ce personnage de Quai des Brumes qui peint « les choses qui sont cachées derrière les choses », le Suédois nous offre des scénarios à tiroirs d’où surgissent soudain, alors qu’on ne s’y attend pas, comme si l’on avait ouvert un passage secret par mégarde, des vues plongeantes sur d’autres sujets, politiques forcément.

« L’Homme de Majorque »

On pourrait ainsi citer ce moment où les deux flics font une pause pour manger. Séquence rituelle de tout bon polar made in USA — et revient forcément en mémoire cette image de French Connection, où Gene Hackman mord un hot dog dans une rue de Manhattan. Ici, l’un des deux policiers propose un McDo et son collègue refuse : « Je trouve qu’on ne doit plus favoriser le monopole américain. »
Le premier trouve alors l’argument totalement dépassé, « valable il y a 10 ans », et ajoute : « Il faut vivre avec son époque. »
« Les temps sont difficiles, rétorque le flic récalcitrant. Qu’ont-ils fait pour la Suède, tes amis américains ? »
Le duo se retrouve finalement à manger des sandwichs typiquement du pays. « Ceux-là sont sans doute suédois, remarque celui qui avait opté pour les hamburgers, mais ils sont plutôt durs à avaler ! »

Ce passage n’a évidemment rien à voir avec l’enquête que sont en train de mener Johann et Jarvis, les deux flics, mais il donne un éclairage précis sur leurs personnalités, sur une réalité de l’époque. Widerberg ironise également sur la hiérarchie des polices, sur les malversations étatiques et leur manière de compenser les erreurs (« On prendra sur le budget des crèches »). Comme il l’a fait depuis ses débuts — ce que montre parfaitement le documentaire Being Bo Widerberg —, il dit beaucoup de choses sur son pays.

Documentaire qui, d’ailleurs, après cet « Essentiel » de Bo Widerberg, sortira sur les écrans le 2 juillet prochain.

« Le Chemin du serpent »

Le Chemin du serpent, dans lequel on reconnaît l’acteur Stellan Skarsgaård, qu’attend une belle carrière internationale, s’ouvre par une image de pendu. Il symbolise les paysans pauvres qui se retrouvent pendus par le capitalisme naissant. Nous sommes dans la campagne suédoise du XIXe siècle. Dans cette société quasi féodale, les filles ne sont pas respectées. Dès la première séquence, un long travelling dans les rues du village montre une petite fille aux prises avec trois jeunes garçons qui l’ennuient. Rapidement après, c’est une jeune femme, Tea (Stina Ekblad), que l’on va obliger à subir le droit de cuissage. Un « privilège » qui se transmet de père en fils. Et comme le dit la Bible, « qui commet une faute n’est pas responsable de tout ! »

Tous les ans, Tea tombe enceinte, suite aux fermages qu’elle paie en nature au propriétaire de sa maison. Widerberg filme ainsi le rituel. Skarsgaård, le propriétaire, se rend dans la cabane. Tacitement, les enfants et le compagnon de Tea sortent et une ellipse nous amène après l’acte, montrant les désastres psychologiques que la situation crée au sein de toute la famille pauvre.

Stina Ekblad dans « Le Chemin du serpent »

Tiré du roman de Torgny Lindgren, Le Chemin du serpent est âpre, sans horizon possible sinon la folie et le désespoir. Tels qu’ils sont décrits, ces gens-là sont des taiseux, qui subissent sans rien dire. Ici, les images en disent beaucoup plus que les dialogues.

L’originalité de Bo Widerberg ne tiendrait-elle pas là ? Dans des crédos, des opinions, des pensées politiques très personnelles et qui s’expriment, toujours de la même façon, quel que soit le sujet : un film policier, un drame rural, une histoire d’amour, etc. Ce qui dénote une personnalité forte à laquelle s’ajoute l’envie de se renouveler.

Jean-Charles Lemeunier

« Bo Widerberg, l’essentiel » : onze films sortis en salles par Malavida le 11 juin 2025.

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