Que Ieri, oggi, domani (1963, Hier, aujourd’hui et demain), un film signé par Vittorio De Sica et qui sort pour la première fois en Blu-ray chez Carlotta, ait obtenu l’Oscar du meilleur film en langue étrangère en 1965 — devançant Les Parapluies de Cherbourg de Jacques Demy, Le Quartier du corbeau de Bo Widerberg, La Femme des sables de Hiroshi Teshigahara et Sallah Shabati d’Ephraïm Kishon — laisse un peu perplexe. Non pas que le film soit mauvais, loin de là, mais il n’est tout de même pas à la hauteur d’autres grands succès de la comédie italienne. Citons Le Pigeon en 1959 ou La Grande Guerre en 1960, qui tous deux ont vu s’échapper en leur temps l’Oscar pour lequel ils étaient nommés, mais également Le Fanfaron en 1962.

Dans Hier, aujourd’hui et demain, ce sont surtout les interprètes qui prennent le dessus. Le film est composé de trois histoires : Adelina se déroulant à Naples en 1954, Anna à Milan à une époque contemporaine et Mara à Rome dans une période qui semble elle aussi contemporaine mais qui se situe, comme l’indique dans le supplément Aurore Renaut, spécialiste du cinéma italien, dans un futur très très proche.
Le film à sketches est à la mode à cette époque, souvent réalisé à plusieurs — ce qui sera le cas dans une sorte de suite, Aujourd’hui, demain et après-demain, sorti en 1965. L’originalité ici est de prendre les deux mêmes acteurs — et quels acteurs ! —, Sophia Loren et Marcello Mastroianni, comme protagonistes des trois histoires. Cela se refera plus tard. Ainsi, Silvana Mangano sera l’héroïne de tous les sketches des Sorcières (1967).

Répétons-le, le grand intérêt de Hier, aujourd’hui et demain réside dans le duo d’acteurs, capables de jouer des personnages totalement différents. Ainsi, la grande Sophia est-elle tour à tour une prolo napolitaine vivant dans le quartier populaire de Forcella, une femme du monde milanaise et une prostituée romaine. Ainsi le grand Marcello est-il lui-même un chômeur napolitain, un journaliste modeste milanais et un client haut en couleurs de la prostituée. Tous deux sont éclatants de vitalité, surtout dans les premier et troisième épisodes, respectivement écrits par Eduardo De Filippo et Cesare Zavattini. Adapté de Moravia par Zavattini, le second sketch est plus froid, sans doute parce qu’il se déroule à Milan, sans la démesure qui fait tout le charme des deux autres. Dans les trois, Sophia incarne à chaque fois une femme forte, sûre d’elle, tandis que Marcello est plus à la traîne — ce qu’il joue idéalement —, en retrait et dépendant des décisions de sa compagne.

Bien entendu, le clou du film, la scène qui fit beaucoup de bruit à l’époque, se situe pendant le dernier chapitre, quand Sophia Loren se livre à un strip-tease. Une séquence qui sera reprise avec beaucoup d’humour — et les mêmes interprètes — par Robert Altman dans Prêt-à-porter, trente ans après.
La force de ces comédies est de passer au crible les travers et les vertus du peuple italien. Sont ici évoqués le célibat des prêtres, la gentillesse des carabinieri qui, dans le premier sketch, aident la délinquante, l’ingéniosité à se sortir de situations épineuses, l’importance des enfants… On sait, grâce aux films de Dino Risi, Ettore Scola et Mario Monicelli, que les Italiens tels qu’ils sont représentés au cinéma sont des monstres — un terme qui doit inclure autant le rejet que la sympathie. Dans ce cas précis, Sophia Loren et Marcello Mastroianni incarnent bien eux aussi des monstres… De beaux monstres !

Pour mener à bien son projet, De Sica s’entoure bien sûr d’excellents scénaristes (De Filippo et Zavattini déjà cités) auxquels viennent prêter main forte plusieurs femmes (Isabella Quarantotti, Bella Billa, Lorenza Zanuso), qui ont sans doute donné plus de réalisme encore aux différents personnages joués par Sophia Loren. Ajoutons, pour en rester au générique, la qualité du chef op’ (Giuseppe Rotunno, à qui l’on doit les images des grands films de Visconti et Fellini) et du musicien (Armando Trovajoli, qui a signé ses partitions pour tous les grands noms du cinéma transalpin et apparaît d’ailleurs fugitivement dans le deuxième épisode, puisqu’il joue l’automobiliste qui raccompagne Sophia Loren).
Jean-Charles Lemeunier
Hier, aujourd’hui et demain
Année : 1963
Origine : Italie
Titre original : Ieri, oggi, domani
Réal. : Vittorio De Sica
Scén. : Eduardo De Filippo, Isabella Quarantotti, Cesare Zavattini, Bella Billa, Lorenza Zanuso
Photo : Giuseppe Rotunno
Musique : Armando Trovajoli
Montage : Adriana Novelli
Prod. : Carlo Ponti
Durée : 118 min
Avec Sophia Loren, Marcello Mastroianni, Aldo Giuffré, Tina Pica, Armando Trovajoli…
Sortie le 7 mai 2024 par Carlotta Films