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Lâchez dans une conversation le nom de Corrado Farina et vous verrez les yeux s’arrondir. Corrado qui ? Même le plus pointu des cinéphiles aura du mal à rassembler ses idées. Autant dire que la sortie chez Le Chat qui fume de Baba Yaga, deuxième long-métrage du monsieur tourné en 1973, après Hanno cambiato faccia en 1971 et une série de courts-métrages documentaires, est plus qu’une curiosité : un événement. D’autant que Farina n’a ensuite plus tâté de la fiction, se contentant de réaliser, jusqu’en 2005, que des documentaires, pour la plupart courts. Avant de mourir en 2016.

Si le nom de Corrado Farina ne dit pas grand chose, on remarque en revanche au générique celui de Guido Crepax, auteur de la bande dessinée Valentina dont est tiré le scénario. La Valentina de Crepax est une jeune femme libérée qui exerce le métier de photographe de mode. Cette jolie brune, coiffée à la Louise Brooks, fantasme aussi pas mal, envahie de visions sado-maso peuplées de nazis et de pervers en tous genres.

Au cinéma, c’est véritablement avec le Modesty Blaise (1966) de Joseph Losey que la bédé moderne commence à intéresser le cinéma. La mode est au pop et au Swinging London et les films traitant du sujet cherchent à trouver un équivalent.

Bien sûr, des héros tels que Mandrake, Flash Gordon ou Tintin ont déjà été adaptés au cinéma. Modesty Blaise donne un coup de jeune avec l’érotisme pris comme l’un des ingrédients principaux des nouvelles héroïnes de bandes dessinées. Après Modesty Blaise, suivra surtout Barbarella (1968) de Roger Vadim.

En Italie, les fumetti — ainsi nomme-t-on les BD — ont plutôt inspiré des films policiers : Kriminal, Diabolik… Aussi, Baba Yaga marque-t-il une avancée, Crepax étant plus proche de Forest, l’auteur de Barbarella, que de Magnus, le scénariste de Kriminal. En regardant le film, on s’attend vraiment à voir apparaître à l’écran toutes les onomatopées chantées par Gainsbourg : « Shebam, pow, blop, wizz. »

Époque oblige, l’action de Baba Yaga se déroule dans un milieu intellectuel, où l’on parle volontiers de bande dessinée, de cinéma et d’avant-garde subversive. « Même avec une bédé, entend-on, on peut mettre en avant des idées révolutionnaires. » Ou, encore : « Godard, après Pierrot le fou, c’est plus rien ! » Il est encore question de gauchistes bloquant l’université de Milan. Ça, c’est pour l’aspect politique. L’érotisme, en revanche, vient davantage du métier de Valentina et des photos de nus qu’elle prend. Son appareil photo devenant « un œil qui fige la réalité ».

Corrado Farina mêle dans Baba Yaga tous ces grands courants culturels typiques des années soixante-dix : érotisme, cinéma, discours révolutionnaires, bande dessinée et sciences occultes. Pour rappeler la provenance de son sujet, il n’hésite ainsi pas à filmer le personnage de Baba Yaga, vêtu de noir sur un fond blanc. Comme si, soudain, cette femme apparaissait dans une grande case en noir et blanc au sein d’une bande dessinée en couleurs.

Pour les sciences occultes, grandes sources d’inspiration cinématographique, Farina met en présence Valentina et cette étrange Baba Yaga. La première est incarnée par Isabelle de Funès, la nièce de notre comique national. La seconde par Carroll Baker, grande actrice en mal de contrats hollywoodiens partie travailler à Cinecittà. On comprendra assez vite que l’ensorcelante actrice, la Baby Doll de Kazan, incarne ici une sorcière.

La confrontation est une vieille habitude scénaristique. Pour combattre le démon, rien de tel qu’un prêtre, les amateurs de films horrifiques le savent bien — rappelons que la sortie de Baba Yaga en Italie date de septembre 1973, soit deux mois avant celle de L’exorciste aux États-Unis. Or, ici, Farina renverse la vapeur. Il ne fait aucune mention de la religion, si ce n’est par des panneaux sarcastiques filmés dans la rue : « Dieu est mort, maintenant tu le sais » ou « Pourquoi vas-tu encore à la messe ? » Un peu plus tard, on apprendra que « l’Enfer, c’est le monde où nous vivons ».

Baba Yaga souffre d’une certaine lenteur, souvent inhérente aux films de l’époque. Il reste un des rares exemples de l’illustration de la bande dessinée italienne au cinéma. Manara aura sans doute moins de chance avec Le déclic, en 1985, et Hugo Pratt devra attendre les années 2000 pour voir son Corto Maltese devenir un héros éphémère de film d’animation. Quant à Tanino Liberatore, c’est à son ami Alain Chabat qu’il doit ses quelques participations cinématographiques, en tant que costumier ou acteur.

Notons encore qu’avec les suppléments du Blu-ray, on peut une fois de plus saluer le travail efficace du Chat. Outre une interview de Luigi Montefiori, alias George Eastman qui joue le rôle principal masculin, on trouvera trois courts-métrages de Corrado Farina sur la bande dessinée. Avec quoi accompagner les bravos ? De quelques phylactères sur lesquels se lisent d’étranges mots tels que shebam, pow, blop ou wizz.

Jean-Charles Lemeunier

Baba Yaga
Année : 1973
Origine : Italie
Réal. et scén. : Corrado Farina
D’après la bande dessinée de Guido Crepax
Photo : Aiace Parolin
Musique : Piero Umiliani
Montage : Giulio Berruti
Durée : 79 min
Avec Carroll Baker, George Eastman, Isabelle de Funès, Ely Galleani, Guido Crepax…

Sortie en Blu-ray par Le Chat qui fume le 30 novembre 2021.

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