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Connaissez-vous cette impression de ressentir quelque chose de palpable ? Une émotion qu’on pourrait toucher seulement en tendant la main ? C’est ce qui est arrivé d’abord lors de l’ouverture du festival Lumière à Lyon, le 9 octobre dernier à la Halle Tony-Garnier, dont nous avons déjà parlé ici, et qui s’est reproduit le lendemain à l’auditorium de Lyon, à l’occasion de l’hommage rendu à Bertrand Tavernier. Les deux fois, la simple projection de l’image du cinéaste lyonnais a fait se lever la salle entière (soit 5 000 personnes à Tony-Garnier et 2 000 à l’auditorium) et applaudir de longues minutes à tout rompre.

On ne mettra pas au seul crédit du chauvinisme cet engouement pour Bertrand Tavernier, disparu en mars dernier. Créateur et porteur, avec Thierry Frémaux, de la manifestation cinéphile, Tavernier était, à de rares exceptions près, fidèle au rendez-vous. Et, chaque fois, son érudition, son amour du cinéma, ses « Formidable ! » qu’il lançait à tout bout de champ pour parler d’un film ou pour partager une émotion cinéphilique, ses anecdotes dont il était, heureusement pour le public, peu avare, ont construit peu à peu de lui l’image d’une statue du Commandeur. Mais un Commandeur chaleureux et aimable qui donnerait confiance plutôt que d’effrayer qui s’approcherait de lui. Et, tels des Don Juan amoureux du cinéma, l’esprit assailli non pas de « tourbillons de feu pleins d’horreur » (à la manière du héros de Mozart) mais de reconnaissance, les spectateurs ne voulaient sous aucun prétexte louper ce rendez-vous festivalier avec celui qui était un véritable passeur de savoir et d’émotions.

Tout commença donc, à l’auditorium ce 10 octobre, par une image projetée et une salve d’applaudissements. Une salle entière debout et ces applaudissements qui ne semblaient jamais vouloir cesser. Parmi les invités, la femme, les enfants et petits-enfants de Bertrand Tavernier étaient présents et des artistes qui ne souhaitaient pas spécialement témoigner sur scène, telles Marina Vlady et Nicole Garcia.

D’autres acceptèrent de le faire. À commencer par Irène Jacob. L’actrice succède à Bertrand Tavernier à la présidence de l’Institut Lumière — le cinéaste tenait ce poste depuis 1982. Pour elle, « il plaçait sa caméra à la place du cœur ».

Gérard Jugnot rappela les débuts de la troupe du Splendid devant les caméras de Tavernier : « Il venait souvent au théâtre et nous a fait faire nos premiers films, à Thierry, Christian et moi. Ainsi, on a figuré dans Que la fête commence et c’est lui qui m’a appris ce qu’était le montage : j’avais tourné deux scènes qui ont été coupées et on ne me voit dans le film que deux secondes. Pour moi, c’est grâce à lui que la fête a commencé. »

Des intermèdes musicaux rythment la soirée : Didier Martel joue au piano la mélodie des Enfants gâtés, écrite par Philippe Sarde (qui est présent dans la salle). Puis Jeanne Cherhal revisite au piano la complainte écrite pour Le juge et l’assassin par Jean-Roger Caussimon et Philippe Sarde, La Commune est en lutte. Et le trio d’Henri Texier vient à propos rappeler combien Bertrand Tavernier était amateur de jazz, en jouant ‘Round Midnight de Thelonious Monk — n’oublions pas que Tavernier réalisa Autour de minuit.

François Cluzet arrive en assurant qu’il ne serait jamais cinéphile. Quand il tournait Autour de minuit, Tavernier lui conseillait quatre ou cinq films à voir par jour. Chaque fois, il allait les acheter et, le lendemain, à nouveau quatre ou cinq autres films lui étaient recommandés. Il évoque aussi ses problèmes avec la langue anglaise et une séquence est aussitôt montrée, celle où Cluzet parcourt en taxi New York avec pour compagnon un Martin Scorsese dont le flot verbal est tout aussi mortel qu’une salve de mitraillette.

Jacques Gamblin, Samuel Le Bihan et Raphaël Personnaz viennent ensuite lire des extraits des mémoires de Bertrand Tavernier, qu’il était en train d’achever au moment de son décès. Pour conclure cette belle soirée, Lambert Wilson chante Il n’y a pas d’amour heureux, le poème d’Aragon mis en musique par Georges Brassens. Thierry Frémaux raconte que le poète et sa femme, Elsa Triolet, s’étaient réfugiés pendant la guerre à Lyon, chez l’écrivain René Tavernier, le père de Bertrand. « C’est dans la maison des Tavernier, dans le quartier de Montchat, qu’Aragon a écrit Il n’y a pas d’amour heureux. »

Et c’est cependant heureux, malgré la tristesse, que l’on quittait ce soir-là l’auditorium.

Jean-Charles Lemeunier

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