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Le plaisir cinéphile est étrange. Toujours présent à la énième vision d’un classique, il est plus que jamais au rendez-vous lorsqu’il s’agit de découvrir un film inconnu ou rare ou dont on a vaguement entendu parler sans savoir exactement de quoi il s’agit.

Certains éditeurs se sont spécialisés dans ces plaisirs coupables et nous permettent régulièrement de mettre la main sur une rareté. Le Chat qui fume, que l’on a souvent célébré dans ces colonnes, est de ceux-là. Dans des coffrets impeccables, dotés de bonus enthousiasmants, les films se laissent savourer avec délectation. Et pour en rajouter dans la culpabilité, même lorsque l’œuvre n’est pas vraiment à la hauteur de nos attentes, on est toujours content de posséder le coffret.

Ce mois-ci, le Chat nous gâte avec Clash (1984), un des rares films fantastiques français — il fut sélectionné au festival d’Avoriaz —, et nous permet de raviver les mémoires en ce qui concerne son auteur, Raphaël Delpard. Voilà une personnalité atypique du cinéma français : ce réalisateur de comédies nanardesques (Les bidasses aux grandes manœuvres ou Vive le fric), également scénariste, tâta du porno sous le nom de Peter Rafael, signa deux films fantastiques plus qu’honorables (Clash et La nuit de la mort) et des documentaires sur la déportation (Les convois de la honte) ou la persécution des chrétiens. Acteur chez Mocky et Godard au cinéma, de spectacles adaptés de Tchekhov, Corneille et Gorki au théâtre, également romancier, le parcours de Raphaël Delpard est tout sauf rectiligne et, surtout, digne d’intérêt.

On ne s’étonnera pas de savoir Delpard interprète du Cid, lui qui dans Clash tente de respecter les unités de lieu, de temps et d’action, règles d’or du théâtre classique. Hormis le début où l’on voit Martine (Catherine Alric) accepter la mission que lui confie son ami Be Schmuller (Bernard Fresson) — aller planquer dans un lieu secret au-delà de la frontière une mallette pleine d’argent — et quelques flashbacks, tout se passe dans un hangar désaffecté où, seule, Martine affronte ses démons et un mystérieux inconnu (Pierre Clémenti).

Freudien, le film l’est à plus d’un titre, puisque les angoisses de l’enfance ressurgissent et perturbent profondément l’héroïne. « Je t’en prie, papa, laisse la lumière », l’entend-on, enfant, murmurer à son père. Une fois l’histoire mise en place, des éléments étranges plongent Martine dans une atmosphère inquiétante. Citons une gamine aux yeux singuliers, cet endroit où la jeune femme est obligée de se cloîtrer, un chat qui surgit d’un bidon, un clochard qui passe en hurlant et riant, le brouillard envahissant et les mannequins qui peuplent le lieu. Ceux-là créent d’ailleurs un sentiment de malaise semblable à celui qui nous prenait à la vision du Baiser du tueur de Kubrick, lui aussi hanté par des silhouettes en plastique.

Clash ressemble à un cauchemar et c’est dommage que ce mot ait déjà servi de titre au film de Noël Simsolo tourné en 1980 avec, déjà, Pierre Clémenti car Cauchemar aurait été un meilleur titre que Clash. Lors de la conversation entre le journaliste Frédéric Albert Lévy et Raphaël Delpard, dans le bonus, il est question d’« ambigüité permanente » et de « désespérance ». Ces deux notions sont tout à fait justifiées. Dès le moment où Catherine Alric pénètre ce lieu perdu, elle se retrouve — et le spectateur aussi — dans un entre-deux, magnifié par la photographie de Sacha Vierny, l’habituel chef op’ de Resnais. Entre la réalité et le rêve, entre le danger et la sécurité, entre la joie de retrouver celui qu’elle aime, Be Schmuller, et la crainte qu’il ne vienne pas. Des séquences se répètent, des gestes se reproduisent, comme prendre le téléphone et tenter d’appeler Schmuller, mais tout semble inutile, inéluctable, comme si la fin était d’emblée écrite et que cette fin n’emprunterait pas le chemin de l’espoir ou du happy end. Ce n’est pas déflorer le sujet que de décrire une ambiance sombre et désespérée.

Notons encore que le film est dédié à Betty Beckers. Cette actrice travailla beaucoup avec Julien Duvivier dans les années cinquante et fut également l’interprète de Guitry, Clouzot, Sautet, Lelouch, Mocky, etc. Elle venait de tourner deux fois sous la direction de Raphaël Delpard, dans La nuit de la mort en 1980 et Les bidasses aux grandes manœuvres en 1981 lorsqu’elle mourut en 1982.

Jean-Charles Lemeunier

Clash
Année : 1984
Origine : France
Réal., scén. : Raphaël Delpard
Image : Sacha Vierny
Musique :Jean-Claude et Angélique Nachon
Montage : Gérard Le Du
Durée : 98 min
Avec Catherine Alric, Pierre Clémenti, Bernard Fresson…

Sortie en restauration 4K en DVD et Blu-ray par Le Chat qui fume le 15 août 2021.

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