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Si Be Natural, qu’Elephant Films a la bonne idée de sortir en DVD dans sa collection Sœurs Lumière, était une fiction, on pourrait la rapprocher du début de Moulin Rouge. Souvenez-vous, lorsque la caméra de Baz Luhrmann pénètre dans le Paris de la Belle Époque, surfe entre de vrais personnages et des effets numériques. Le début de Be Natural, le documentaire de Pamela B. Green consacré à Alice Guy, première femme cinéaste, est à l’identique. La caméra part du Hollywood actuel pour rajeunir le paysage jusqu’à la création des premiers studios californiens, puis bondit vers New York et Fort Lee, site des premières fictions américaines, traverse l’océan, se retrouve à Paris, semble entrer dans les cartes postales d’époque et nous rapprocher du lieu emblématique de la première projection cinématographique des frères Lumière.

Ce travail passionnant sur Alice Guy, secrétaire de Léon Gaumont qui va devenir non seulement la première femme cinéaste mais sans doute aussi la première productrice, des deux côtés de l’Atlantique, relève du point de vue des Américains. Pamela Green prend le temps d’interviewer quantités de personnalités du monde du cinéma américain et quasiment aucun n’a entendu parler d’Alice Guy. C’est clair que, du côté français, il ne doit pas rester grand monde qui la connaisse sauf que… Sauf que Pamela a déniché dans les archives de la télévision française deux interviews d’Alice Guy, une de 1957 — et on reconnaît François Chalais dans le journaliste qui la questionne —, l’autre de 1964 qui montrent bien que la cinéaste n’était pas complètement oubliée.

Elle y raconte d’ailleurs simplement ses débuts. « C’est une vieille histoire qui commence en 1896, explique-t-elle à François Chalais. Un sort, si vous voulez. » En chemin, on apprend qu’Alice a inventé le vocabulaire cinématographique, a introduit la couleur et le son, embauché des comédiens noirs dans des rôles non caricaturaux, tout cela dès les premières années du cinématographe.

L’aspect développé pendant tout le documentaire est que « c’est une femme, donc elle a été escamotée ». Alice Guy a en effet été escamotée des histoires du cinéma écrites après la Seconde Guerre mondiale et certains de ses films ont été attribués à d’autres. Certes, les historiens ayant colporté de telles bêtises ne sont pas des moindres puisque sont cités Georges Sadoul et Jean Mitry. A-ton alors voulu faire payer à Alice Guy son départ pour les États-Unis, où elle a mené une carrière de réalisatrice et productrice ? Peut-être. Quoi qu’il en soit, et c’est Alice Guy qui le raconte elle-même dans une de ses interviews télévisées, quand elle revient en France dans les années trente, plus personne ne veut se souvenir d’elle. Jusqu’à Léon Gaumont, sans doute fâché de sa défection.

En 1907, Alice épouse Herbert Blaché, un opérateur anglais. Quand Léon Gaumont expédie Blaché aux États-Unis pour des questions d’exploitation du chronophone — un procédé qui synchronise le son et les images —, Alice Guy le suit. Là-bas, elle fonde en 1910 sa société de production, Solax Film.

L’actrice, scénariste et réalisatrice Lois Weber, grande rivale d’Alice Guy et, accessoirement, maîtresse de son mari Herbert Blaché

Le plus étonnant est le nombre de femmes qui travaillaient alors dans l’industrie cinématographique en tant que scénaristes, réalisatrices et productrices. Sont mentionnées dans le film Lois Weber — également désignée comme Mrs Phillips Smalley. On pourrait également citer Mabel Normand, Dorothy Davenport (elle aussi souvent connue par le nom de son mari, Mrs Wallace Reid), Jeanie Macpherson, Nell Shipman et tant d’autres, dont les patronymes sont aujourd’hui malheureusement tombés dans les oubliettes de l’Histoire.

Be Natural, dont le titre vient du panneau apposé sur les plateaux de tournage des films d’Alice Guy, est aussi une quête. De coups de téléphone en rencontres, de recherches dans diverses archives en découvertes de cassettes audio ou vidéo que l’on tente par tous les moyens de reconstituer, Pamela Green accomplit un véritable travail archéologique. Le seul reproche est sa volonté de trop montrer, trop dire en un minimum de temps. Le montage est ultra rapide, elle enchaîne les sujets, les interviews et à peine a-t-on eu le temps de lire ce qui était inscrit à l’écran que l’image montre déjà autre chose.

« Une femme collante » (1906), un des grands succès d’Alice Guy

On sortira donc fatigué de la vision de Be Natural mais ô combien enrichi de tout ce qu’on y a appris. Inutile de dire que, pour qui s’intéresse aux débuts du cinéma, ce documentaire est essentiel. Pour les autres, curieux ou passionnés par le sort des femmes outrageusement écartées des mémoires, il l’est tout autant.

Jean-Charles Lemeunier

« Be Natural, l’histoire cachée d’Alice Guy-Blaché » de Pamela B. Green, sorti en DVD par Elephant Films le 22 juin 2021 dans la collection Sœurs Lumière.

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