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Pour le meilleur et pour le pire, entend-on régulièrement à la fin de tout film classique. Après 90 minutes de tourments divers et variés, les deux tourtereaux convolent enfin en justes noces, se regardent en souriant, s’embrassent sur la bouche et… « The End ». Sauf que chez Dorothy Arzner, cinéaste de l’Âge d’or des studios que l’on redécouvre en ce moment et dont Elephant Films nous gratifient de deux curiosités très intéressantes, sauf que chez elle rien ne va vraiment pour le mieux. Pour le meilleur et pour le pire ? Tu parles ! Le pire est déjà là et, pour le meilleur, faudra poireauter.

Dans un essai célèbre, le philosophe Stanley Cavell a étudié les comédies du remariage hollywoodiennes. Un couple séparé vit ensemble de nouvelles aventures et se retrouvent dans les bras l’un de l’autre, délaissant le ou la promise que l’une ou l’autre devait épouser. On pense à La dame du vendredi de Hawks ou Indiscrétions de Cukor, deux sommets. Chez Arzner, nous sommes plutôt dans la comédie du divorce.

C’est un fait, que ce soit avec Honor Among Lovers (1931) ou Merrily We Go to Hell (1932), on se dit que Dorothy ne devait pas aimer le mariage et ne lui accordait aucun crédit. Avec ces deux films et un documentaire sur Alice Guy, Elephant inaugure une nouvelle collection passionnante, Sœurs Lumière, qui met en avant des femmes cinéastes. Depuis ses débuts en 1922, Arzner travaille pour la Paramount. Elle fera dans ce studio, jusqu’à Merrily We Go to Hell, l’essentiel de sa carrière avant de voguer entre RKO, MGM et Columbia.

Ajoutons encore que les deux films qui nous intéressent sont tournés avant l’instauration du Code Hays en 1934. Cette période Pré-Code est devenue synonyme de liberté : les questions qui fâchent (sexualité, violence) y sont traitées frontalement et les rôles féminins sont beaucoup plus libres, plus effrontés, plus directs. Ainsi, dans Honor Among Lovers, Claudette Colbert incarne la secrétaire d’un grand patron (un Fredric March assez méconnaissable, affublé d’une moustache), aussi adroite que lui à mener les affaires. La première séquence la montre d’ailleurs seule face au conseil d’administration imposer son point de vue. En ce qui concerne son boss, il ne jette pas sur son assistante un regard complètement désintéressé. Certes, et ce n’est pas nouveau dans le cinéma de cette époque, le patron est amoureux de sa secrétaire mais celle-ci ne se laisse pas faire, malgré les travaux d’approche du premier. Cette comédie de la séduction qui se joue d’emblée entre les deux nous plonge dans la perplexité : on ne distingue pas bien le sincère du factice. D’autant plus que Claudette Colbert avoue assez rapidement qu’elle a un amoureux (Monroe Owsley). Et, tout aussi rapidement, elle l’épouse.

Passons à Merrily We Go to Hell, beaucoup plus passionnant encore que le premier car Arzner y maîtrise mieux tout à la fois la comédie et le tragique, la légèreté et le catastrophique. Sur la terrasse d’un appartement où se déroule une party, un homme (Fredric March) rencontre une femme (Sylvia Sidney). Le fameux Boy Meets Girl qui fera les riches heures du cinéma mondial. La caméra de Dorothy Arzner se fait la complice du duo et filme admirablement le véritable coup de foudre qui se déroule sous nos yeux. La différence avec ses collègues mâles, c’est que jamais la réalisatrice ne cherche à mentir et à cacher la vérité. D’entrée de jeu, March est filmé derrière des bouteilles vides. C’est un alcoolique et jamais le scénario ne cherchera à nous faire prendre les vessies pour des lanternes.

La passion semble présider aux destinées de nos deux couples, celui de Claudette Colbert et de Monroe Owsley, son fiancé trader de Honor Among the Lovers. Celui de Sylvia Sidney et Fredric March dans Merrily We Go to Hell. Dans les deux cas, les deux hommes sont faibles et cèdent à leurs pulsions : la triche, l’escroquerie, l’alcool, l’adultère. Mais ces deux hommes-là ne sont pas des cas à part : le mariage lui-même, selon Dorothy Arzner, est une escroquerie et une ligne de dialogue de Honor Among the Lovers nous le dévoile : si une femme nous dit qu’elle est heureuse, c’est qu’elle est désireuse de cacher ses sentiments.

C’est très gonflé d’assurer cela dans les années trente et la cinéaste n’avait visiblement pas froid aux yeux. Peut-être Charlie Ruggles, l’ami du couple qui, dans le premier film, se coltine une gentille dinde (Ginger Rogers à ses débuts), est-il plus heureux en ménage ? Mais ce n’est pas sûr. Si Merrily We Go to Hell va plus loin encore, c’est que les personnages sont beaucoup plus charismatiques et que le film démarre comme une comédie. La technique elle-même participe aux gags : un geste de la main de March reprend une pub que la caméra nous dévoile en plongeant par-dessus le parapet de l’immeuble. Une phrase de dialogue est soulignée par un travelling avant sur une bouteille d’alcool. Il faut encore citer cette séquence magnifiquement dirigée et montée : Fredric March vient en retard au rendez-vous qu’il a fixé chez elle à Sylvia Sidney. Le père de la jeune femme lui ouvre la porte et la caméra les suit les deux, de dos, s’avançant dans le hall d’entrée. Le règlement du pas de March sur celui du paternel, les dérapages sur le parquet glissant, tout montre que le personnage de l’amoureux est obligé d’aller chercher dans les bouteilles le soutien dont il a besoin.

Ici, dans Merrily, la modernité est partout. Dans ce baiser rapide que Sylvia Sidney ne refuse pas, contrairement à la plupart des oies blanches qui peuplaient les scénarios. Et le baiser suivant, dans la voiture, ponctué d’un coup de klaxon. Rien ne s’enfonce dans la guimauve, aucune scène, aucun dialogue. Autre signe des temps, le cynisme est ici à son meilleur : « Un coup de poing sur le nez fait moins mal qu’un cœur brisé », nous dit-on. Car la plupart des personnages sont désabusés, telle cette formidable copine de bistrot que joue Esther Howard. Et ce titre génial, Allons joyeusement en Enfer, est une phrase que dit souvent Fredric March dans ses multiples soûlographies.

Citons encore ces scènes de beuverie, amusantes au départ quand March parcourt plusieurs bars à la recherche d’un baryton, de plus en plus tragiques et sinistres au fur et à mesure que le récit avance.

Franchement, il nous faut suivre le conseil de ce film et aller joyeusement vers Dorothy Arzner. Ses héroïnes sont intrépides, faisant face courageusement à leur destin, tandis que les hommes sont bourrés de défauts jusqu’au sordide. La vie, quoi ! On ne pourra être que surpris de l’oubli dans lequel la cinéaste est tombée.

Notons encore la qualité, dans les bonus, des analyses de Laura Tuillier, critique et réalisatrice. Et le look du menu des DVD, qui reprend les affiches américaines des années trente, si caractéristiques. Bref, de la très belle ouvrage.

Jean-Charles Lemeunier

Honor Among Lovers et Merrily We Go to Hell : sortis en Blu-ray et DVD par Elephant Films dans la collection Les sœurs Lumière le 22 juin 2021.

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